Excerpt for Le Dernier Cercle: Naissance by Pablo Nosara, available in its entirety at Smashwords

LE DERNIER CERCLE


TOME1


NAISSANCE

by

Pablo Nosara



SMASHWORDS EDITION

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Published by Pablo Nosara on Smashwords


Le Dernier Cercle Tome1 Naissance

Copyright © 2010 by Pablo Nosara



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À la Lune d’Arc-en-ciel qui illumine mes jours et mes nuits,


Aux enfants qui m’accompagnent,




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LE DERNIER CERCLE



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TOME1

NAISSANCE



1. Le Bol et l’enfant



La saison du soleil battait son plein depuis déjà quelques lunes et toutes traces de pluies avaient disparu. C’était la période que Tajj préférait. La chaleur, bien que présente n’était pas encore étourdissante. Il pouvait se reposer sur les rochers d’un blanc étincelant qui affleuraient ici et là, à la surface de l’eau. La Rivière Blanche comme l’appelaient les villageois, profitait du calme de la jungle. Les grondements et le tumulte de la période des pluies semblaient n’avoir jamais existé. Elle filait dorénavant, douce comme le vent léger qui chantait dans le matin. Sa surface reflétait comme un enchantement : le vert vif et profond des arbres de la jungle et le bleu intense du ciel. Tout était parfait, pensait Tajj. Rien ne pouvait le faire se sentir plus vivant. Il n’existait pas un lieu plus riche et plus hospitalier pour lui. Dans cette solitude apparente, il se laissait porter par les flots tranquilles. C’est ici qu’il se sentait ne plus faire qu’un avec la vie, avec la nature. Il était comme les poissons qui paressaient près de lui, libre. Il était ainsi, léger comme les quelques feuilles qui glissaient le long du courant. Il n’avait plus d’entrave. Ces pensées pouvaient vagabonder sans limites, dans un univers de bien-être. Son corps n’existait plus. Dans ces instants, il oubliait qu’en dehors de ce cocon liquide, il n’était pas le même, qu’il n’était pas un enfant comme les autres.

Dans la rivière, son être s’unissait à la nature, il se mêlait en elle.

Sur terre, son corps meurtri le rappelait sans cesse à la douleur.

Alors, chaque jour, dès que naissaient les premiers rayons du soleil, il venait se réfugier dans ce lieu qu’il n’avait que pour lui. Plongé dans le silence de l’éternité, il profitait du moindre scintillement de lumière, de l’écho d’un chant d’oiseau ou du sifflement tendre du vent parmi les hautes branches. Il restait ainsi jusqu’à ce que l’ombre du manguier géant près duquel il aimait se reposer finisse par se retirer le laissant dans le soleil éclatant. Il était alors temps de rentrer. Péniblement, il rassembla les quelques affaires qu’il avait apportées et commença le chemin du retour. Il remonta le sentier ombragé longeant la grande forêt. Cette forêt où s’était établi depuis presque une lune un Mendiant. Le Mendiant dont tout le village parlait, mais qui jusqu’ici lui était toujours resté invisible. Il avait bien essayé de questionner sa mère à son sujet, mais à chaque fois ses réponses étaient les mêmes :


« Personne ne sait d’où il vient, Tajj. Personne ne sait rien. Les gens l’appellent le Mendiant. Certains prétendent que ce n’est qu’un fou, d’autres le voient comme un Maître, un sage. »


« Mais toi, Maya, que penses-tu de lui ? »


« Je ne saurais dire qui a raison, mon fils. Il est vraiment différent. Il y a une force impalpable qui émane de son être. Et, je crois bien n’avoir jamais entendu le son de sa voix ! »


« Tu ne l’as jamais entendu parler ? » s’étonna Tajj.


« Non jamais. Mais peut-être n’a-t-il rien à nous dire ! » dit-elle doucement en se retournant, un large sourire illumina son visage rond, usé par le travail aux champs.


« Que fais-tu près de lui chaque soir, alors ? S’il ne parle pas ? »


« Je ne sais pas Tajj. Chaque soir, je me pose cette même question, mais je ne peux m’empêcher d’y retourner. Je ne trouve pas de mots afin de t’expliquer ce que j’y ressens. La présence de cet homme me trouble et m’apaise. Chaque nouvelle nuit, nous sommes plus nombreux à venir nous asseoir autour de lui. »


Tajj ne cessait de penser à cet homme mystérieux vers lequel tout le monde semblait se rassembler. Il poursuivit son chemin, non sans jeter de rapides coups d’œil vers l’endroit où la petite clairière se trouvait, par delà les troncs et les branchages. Cette clairière où l’énigmatique Mendiant s’était arrêté. Tajj pressa le pas. Sa maison était l’une des premières en entrant dans le village, en y arrivant il avait pris sa décision. Ce soir, il se glisserait parmi les Anciens afin de découvrir par lui-même cet étonnant étranger.

Tajj partageait ses journées entre la rivière et l’enclos des bêtes dont il était responsable. Chaque jour il venait les laver, jouer et leur parler. Elles occupaient toute son attention et son affection jusqu’à ce que le soleil disparaisse au-delà de la chaine montagneuse de l’Ouest. C’était alors le signe pour rentrer le petit troupeau.

Tajj n’appartenait pas vraiment au village, il n’y était pas né et cela faisait une différence pour la plupart des habitants. Ces derniers l’avaient trouvé au cœur de la jungle à plusieurs jours de marche de Gueshouan. C’était alors un très jeune enfant incapable de parler et de marcher.

Les chasseurs du village suivaient la piste de petits gibiers lorsqu’attirés par de faibles cris humains, ils atteignirent la tanière d’un Longues-dents. À l’intérieur, ils y trouvèrent un enfant. Ce dernier était blessé à une jambe.

Tajj ne gardait dans son esprit aucun véritable souvenir de l’évènement. Seule sa mère adoptive lui avait appris qu’au retour des chasseurs au village, un conseil eut lieu. La majorité des habitants avaient été hostile au fait que Tajj reste parmi eux, mais l’Ancien y avait vu un signe des Esprits, personne dès lors ne put manifester ouvertement son désaccord. L’Ancien avait pris la parole :


« L’enfant a été sauvé des griffes du Seigneur de la jungle. Il en portera les marques dans son corps jusqu’à la fin de son temps. Mais afin que le Cercle se poursuive, je le confie à Maya. Le Seigneur de la jungle lui a enlevé un compagnon, un homme; ce soir, il lui rend un enfant. Qu’il en soit ainsi. »


Maya reçut l’enfant et s’en occupa comme de son sang et choisit pour lui le prénom de Tajj. Le félin avait profondément lacéré les chairs au niveau du genou. Il ne pouvait plus faire fonctionner ce membre et lorsqu’il se déplaçait, il le laissait trainer sous lui. De nombreux enfants vivaient dans les maisons avoisinantes ainsi qu’autour du village, mais depuis son arrivée, il ne s’était fait aucun compagnon de jeu. Souvent depuis son enclos, il levait la tête et les observait jouer dans les rizières, parfois même, il lui arrivait de les suivre, puis il se cachait dans les hautes herbes ou les rochers. Il les regardait courir, nager ou sauter en espérant un jour, se joindre à eux. Mais dès que sa cachette était découverte, les enfants s’enfuyaient en se moquant de lui. Était-ce le fait de son infirmité ou parce que tout le monde le considérait comme un étranger? Tajj n’avait pas les réponses et regagnait toujours seul sa maison. La demeure où il vivait était faite d’un enchevêtrement de terre séchée, de paille, de bois et de quelques grosses pierres. Elle ne possédait qu’une seule pièce, il y faisait sombre, la lumière ne provenait que d’une mince ouverture faite dans un des murs. Un coin était réservé au feu qui ne s’éteignait jamais. Tajj y veillait. Devant ce foyer, des nattes en palmier recouvraient la terre du sol. Tajj dormait dans le coin opposé, près de la couche de Maya.

Il ravivait les braises avec un peu de foin lorsque sa mère fit son entrée. Enveloppés dans un tissu qu’elle portait sur le dos, elle déposa près de Tajj quelques fruits. Quand elle le pouvait, Maya lui ramenait ceux qu’il préférait. Elle s’installa près du foyer et commença à préparer de petites galettes avec de la poudre de riz et de l’eau, de son côté Tajj ne quittait pas le foyer des yeux. Il était captivé par les flammes dansantes toujours insaisissables se changeant en mille formes. Le rituel de la préparation ainsi que le repas se déroulaient toujours de la même façon. Tout était d’un silence absolu. Maya n’avait pas eu besoin d’imposer de règles. Tajj, d’un naturel curieux et gai devenait d’un grand silence dès que la nuit tombait. Elle aimait le regarder ainsi, perdu, devant le feu. Ses yeux sans aucune expression reflétaient l’absolu. Il lui semblait par moment y retrouver un peu de ce qui émanait du Mendiant. Rien ne pouvait le distraire. Elle sentait qu’une force invisible, une paix profonde s’exprimaient de son être. Cette vibration embaumait l’atmosphère et même les bêtes, dans leur enclos accolé à la maison, ne faisaient plus un bruit. Le silence enveloppait tout d’une douce chaleur.

Maya prépara une tisane composée d’un mélange d’herbes à infuser. Après quelques gorgées, elle rompit le silence :


« Tajj, veux-tu préparer quelques galettes, puis choisir un fruit. Ce soir, je retourne à la clairière auprès du Mendiant. »


« Naturellement Mère, et j’y ajouterai les fleurs que j’ai ramassées. »


Il se retourna, fouilla dans un récipient de terre et en sortit un ensemble de fleurs rouge et orange.

« Tu les lui donneras. Il peut les manger. Mes préférés sont les oranges, mais les rouges vont bien ensemble. Je veux, moi aussi, faire une offrande puisqu’il semble te rendre si heureuse. »


« Tu as raison Tajj. Je me sens plus heureuse depuis qu’il est arrivé. Tu es un sage mon fils pour ton jeune âge. Je les lui offrirai. Sois-en sûr. »


Maya replia le tissu sur lequel reposaient les cadeaux, embrassa Tajj puis en franchissant le seuil de la maison, se retourna et lui murmura :


« Ce soir, sois bien prudent. »


Son visage s’illumina puis elle disparut dans la nuit, seulement guidée par la faible lueur de sa petite lampe à huile. Se doutait-elle de quelque chose ? Visiblement, Maya avait senti l’envie profonde de Tajj d’aller rejoindre le Mendiant. Elle n’avait rien dit de plus, par conséquent il prit cela comme un encouragement. À la hâte, il rassembla quelques affaires afin de se tenir au chaud. En cette saison, le vent frais du Nord venait souffler la nuit. Tajj sortit de la maison et se retrouva instantanément au milieu de l’obscurité. Il ne devinait rien devant lui et c’est par réflexe qu’il prit le chemin de la rivière. Il connaissait la clairière, mais son accès dans le noir à l’insu de tous ne serait pas chose aisée. Sa jambe l’empêchait d’avancer aussi vite qu’il l’aurait voulu, il souhaitait surtout éviter d’arriver en retard au risque d’être découvert. Tajj savait qu’aucun enfant ne participait à l’assemblée, Maya n’avait su lui dire pourquoi lorsqu’il l’avait questionné. Il montait une petite côte et maintenant le sentier pénétrait dans la jungle. Il savait qu’il devait y plonger par la gauche après le grand rocher blanc. Par la suite, il pensait pouvoir être guidé par les feux de la clairière et les villageois sur le chemin. Soudain Tajj entendit des voix. Elles provenaient du chemin, un peu au-devant de lui, juste après le grand virage. Il s’approcha d’elles en quittant le sentier qu’il longea. Tapi dans l’obscurité, il put enfin entrevoir quatre silhouettes, dont l’une d’elles était l’Ancien. Tajj ne connaissait pas les trois autres hommes.


« Vous qui êtes le sage et le chef du village, vous ne pouvez tolérer le Mendiant plus longtemps sur vos terres. » dit le plus grand des trois inconnus.


« Je ne vois qu’un homme simple et bon. Personne ne l’a même jamais entendu prononcer de paroles. Chaque soir, il vient, accepte nos offrandes que nous lui adressons et pour nous remercier, il nous fait partager la magie de son Bol. Je ne pousserai pas ce Maître hors de nos terres. S’il veut s’établir ici, en temps qu’Ancien je l’aiderai ! Maintenant que mes paroles soient accomplies et ôtez vous de mon chemin. » leur répondit l’Ancien.


La voix de l’Ancien d’ordinaire si posée, si calme avait pris une tournure autoritaire. Tajj ne l’avait jamais vu joué de son rang de patriarche de Gueshouan ainsi.

L’Ancien continua son chemin sans prêter attention aux trois hommes qui se concertaient. Tajj ne put entendre leurs paroles, mais il comprit en un éclair lorsque le troisième homme, celui qui était jusqu’à présent resté silencieux, sortit de dessous son habit un large couteau. Il sut qu’il était trop tard. Il eut envie de crier en voyant les inconnus se ruer à la suite de l’Ancien mais la peur et la surprise le glaça. Il demeura silencieux.

La lame s’abattit deux fois sur le vieillard. Il s’effondra sur le sol sans aucun bruit. Les trois hommes le transportèrent hors du chemin.


« Maintenant, nous ne pouvons plus revenir en arrière. L’Ancien n’a pas voulu nous entendre et quiconque se mettra en travers de notre mission subira le même sort. Notre mission est claire. Voici maintes lunes que nous le pourchassons. Barack-Dahl nous a ordonné de nous emparer de son maudit bol. Nous n’avons pu le lui dérober jusqu’à présent et maintenant avec la mort de l’Ancien, nous ne pouvons plus attendre. Le lui voler ne sera pas aisé. Le Mendiant ne s’en sépare jamais. Nous n’avons d’autre choix que d’en finir avec lui. Ce soir doit être un grand soir. »


« Tu ne songes tout de même pas à l’éliminer cette nuit ? Il y aura à peu près une centaine de personnes ce soir! » dit le plus petit.


« Imagine seulement à ce que Barack-Dahl nous ferait si nous échouions et ne ramenions pas son objet magique. » lui rétorqua l’homme au large couteau.


L’homme qui avait sorti l’arme chercha de nouveau dans le tissu qu’il portait autour de lui et en sortit une minuscule fiole. Il la leva vers la lampe et déclara :


« Voici ce qui nous permettra de mettre un terme à cette histoire. Cette fiole contient un poison à base de venin. À elle seule, elle suffirait à supprimer dix hommes. Je ne crois pas qu’un Mendiant aussi magicien qu’il soit, puisse y survivre ! Ce soir, j’en verserai quelques gouttes sur des offrandes avant qu’il ne les mange. Une fois avalée, il ne lui faut que quelques instants pour être efficace. Cela nous donnera du temps pour agir. Avec de la chance, le Satsang du Mendiant sera fini. Il n’y aura plus personne et il nous sera alors facile de le voler. Ne trainons pas, j’entends des voix sur le sentier. Allons rejoindre l’assemblée. »


Tajj haletant et tremblant de peur resta caché un long moment. Les trois hommes avaient disparu dans la nuit et un groupe de villageois arrivait près de l’endroit où l’Ancien reposait. Mille pensées se bousculaient dans son esprit : l’Ancien assassiné, les trois meurtriers et la fiole, le Mendiant et son mystérieux Bol. Il sentit qu’il devait alerter les villageois, mais il ne put parler. Les mots pourtant si présents dans sa gorge ne semblaient pas vouloir sortir. Il aurait voulu crier, mais seul un grand silence l’enveloppait. Finalement, il ne put bouger et les villageois s’éloignèrent. Une force invisible le tenait immobile, incapable du moindre mouvement. Sentant son être se déchirer, il s’effondra en sanglot sur le sol. La peur se vida parmi ses larmes.

Il parvint à se calmer au moment où des roulements de tambours résonnèrent dans la jungle, des chants montèrent emmenés par le vent doux de la nuit. Il rassembla ce qui lui restait de force et se remit en marche vers la clairière. Il s’assura que le sentier était désert. La voie étant libre, il s’avança. Il était de nouveau seul.


« Je n’arriverai pas à temps pour tous les prévenir, je ne peux aller plus vite. Sans lumière, je ne sais où aller. »


Les chants tintèrent à son oreille. Il sut qu’il devait les suivre afin de trouver son chemin. Péniblement, il se traina parmi la jungle après avoir quitté le sentier. Les voix se faisaient plus présentes et au détour d’un énorme bosquet, il aperçut les lueurs des torches qui encerclaient la clairière. Il pressa le pas autant que sa jambe le lui permettait, les tremblements ne l’avaient toujours pas quitté. Par chance, il ne se trouvait personne à l’entrée de la clairière et derrière lui, la jungle était silencieuse et noire. Tajj s’avança doucement et prudemment. Il commença à contourner le campement. La clairière se retrouva entre lui et les maisons du village. De ce côté-ci, pensait-il, personne ne viendrait. Ses habits de tissu pourpre le cachaient à merveille, il put ainsi s’avancer plus près. Il choisit enfin de s’installer sous un arbre, à environ vingt pas de la clairière.

De sa cachette, Tajj pouvait parfaitement l’observer. Celle-ci était entourée de piquets de bois enflammés qui formaient un cercle quasi parfait. Juste devant lui, des nattes en palmes avaient été disposées harmonieusement, on les avait recouvertes de toiles aux couleurs chaudes. Un petit siège bas fait de bois y était installé. De part et d’autre, des fleurs chatoyantes avaient été posées dans de larges vasques de terre cuite. Un grand nombre de villageois était maintenant rassemblé. Pour la plupart, ils discutaient ensemble par petits groupes. Il régnait une grande agitation, l’atmosphère était empreinte d’excitation. Les villageois allaient et venaient afin de déposer des offrandes.

On pouvait y trouver aussi bien de la nourriture que des tissus et divers petits objets. Chaque offrande était étalée devant le siège de bois. Tajj remarqua un deuxième cercle qui s’était formé à l’intérieur de la clairière. Des hommes et des femmes y étaient assis. Certains jouaient du tambour, d’autres de la flûte. Les femmes chantaient des histoires de soleil et d’étoiles, d’énergie et de divin. Le rythme était lancinant, mais une joie profonde et respectueuse s’en échappait. De toute sa courte vie, Tajj n’avait assisté, à pareil moment, à pareille cérémonie. Cela lui rappelait les fêtes que le village organisait parfois, mais ce soir il y avait quelque chose d’étrange, quelque chose de plus.

Tajj avait beau chercher parmi les participants, il ne voyait pas le Mendiant. Nulle trace de lui. Tajj se dit qu’il devait être un personnage extraordinaire comme ceux des récits du temps passé que parfois l’Ancien racontait. Le village ne pouvait honorer qu’un homme exceptionnel. Tajj balaya son regard sur l’assemblée afin d’y trouver Maya. Il la vit en pleine discussion avec une autre femme. Maya portait toujours près d’elle les offrandes. Elle était assise sur sa droite. Sur sa gauche, Tajj aperçut le conseil des Anciens du village. La plupart de ces membres étaient présents. Tajj songea à l’Ancien qui reposait assassiné non loin de là. Il devait passer à l’action, peut-être n’aurait-il plus une autre occasion. N’y tenant plus, il se leva sans un bruit, mais à peine eut-il fait un pas qu’il aperçut les trois hommes qui conversaient à quelques pas derrière Maya. Son cœur s’accéléra brutalement. Il était trop tard. Il ne pouvait plus agir maintenant. Soudain, il vit l’homme à la fiole s’avancer. Il sembla trébucher et renversa les offrandes de Maya. Dans l’excitation générale, peu de gens le remarquèrent. Il sembla s’excuser et commença à aider Maya à remettre tout en ordre.

Tajj n’arrivait presque plus à respirer, il avait comme un immense poids dans la poitrine. Son cœur allait exploser lorsqu’il vit l’homme prendre discrètement sa fiole et en verser rapidement son contenu sur les présents de Maya et sur les siennes.

La tête commença à lui tourner, des points noirs d’abord peu nombreux puis se multipliant vinrent envahir sa vision. L’homme prit les offrandes et proposa à Maya de les déposer à côté des autres. Lorsqu’elle accepta et le remercia, Tajj ne put résister plus longtemps, un voile recouvrit son esprit et il s’effondra lourdement sur le sol. Personne ne perçut le bruit sourd de la chute de Tajj.

Après avoir déposé les offrandes, l’homme à la fiole retourna vers ses compères et sur un hochement de tête, ils décidèrent de s’écarter un peu des villageois. La présence de ces trois hommes, inconnus de tous, n’avait pas troublé les habitants. Il y avait là, des gens de villages voisins et d’autres venus de beaucoup plus loin. La réputation du Mendiant avait traversé la jungle et depuis presque une lune qu’il s’était installé près de Gueshouan, chaque soir un nombre croissant de curieux se pressait afin de participer au Satsang. Chacun avait son opinion concernant le Mendiant.


« C’est sûr, c’est un fou et un charlatan, je ne comprends pas qu’il y ait tant de monde pour le voir. C’est la première fois que je viens et regardez, il n’est même pas là. Cet homme manigance un mauvais coup » argumenta une vieille femme.


« Certains le suivent depuis bien longtemps, ils attendent qu’il ouvre la bouche. Ils prétendent même que lorsqu’il parlera, ces paroles seront faites de nectar divin. Ils pensent que les Dieux nous enseigneront la vérité suprême. Pour le moment, le Mendiant ne fait que nous préparer à ces révélations en jouant de son Bol. »

Le cercle était maintenant presque complet et toujours aucune trace de l’homme. D’ordinaire, il surgissait de la forêt sans que l’assemblée l’entende venir. Les trois inconnus s’étaient installés en retrait à la limite de la clairière. Eux aussi attendaient.


« Pour le moment, notre plan fonctionne. Les offrandes sont en bonne place devant son siège. À coup sûr, il en mangera. Dès que nous aurons pris le Bol, nous devrons partir sans attendre. Nous avons plusieurs jours de voyage et Barack-Dahl n’est pas patient. »


« Sais-tu pourquoi il désire la mort du Mendiant et surtout pourquoi il souhaite qu’on lui amène ce Bol ? »


« Je ne suis pas au fait de tout, mais Barack-Dahl ne veut pas le Bol pour lui. Il a reçu l’ordre de le trouver et de le ramener au Seigneur de Ramgul. Les illustres Anciens de ce royaume ont laissé des écrits. Ils ont mentionné qu’un homme apporterait un objet. Un objet dont le pouvoir dépasse tout ce dont notre imagination peut créer. Mais les écrits sont troubles ; il n’y est pas mentionné l’endroit ni le temps où cet objet apparaitrait, de plus il est écrit que l’homme, le Porteur serait un empereur. Cet homme n’est qu’un Mendiant, et sa seule possession est ce Bol. Pour ma part, je ne pense pas que cela soit notre homme et le Bol n’est pas l’objet recherché. Cependant, nous devons achever notre mission. Nous ne sommes pas les seuls à chercher l’objet de pouvoir. Barack-Dahl a envoyé des hommes sur toutes les terres connues, nous sommes des milliers. »


« Peut-être aurons-nous de la chance si ce Bol est bien l’objet en question, celui que le souverain recherche. »


« Je l’espère, il a promis de faire profiter de ce pouvoir quiconque le lui amènerait. »


« Tout ceci n’est que des histoires, des légendes. Les objets magiques n’existent pas. Nous aussi, dans ma contrée par delà les hautes montagnes du Nord, nous avons des mythes qui parlent de la même chose. Mais depuis tous ces temps, rien n’a jamais été trouvé. »

« Nous n’aurons plus longtemps à attendre. Il nous faudra chevaucher de nombreux soleils pour retrouver Barack-Dahl. Nous devons le rejoindre à… »


L’homme n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un vent violent et soudain s’abattit sur la clairière. Les feux chancelèrent et un profond silence envahit l’assemblée ainsi que la jungle tout entière. Chaque être vivant sur cette terre semblait être devenu muet en une fraction de respiration. L’assemblée se tenait assise, immobile lorsque Gaïa foula le sol de la clairière. Son pas était léger, il semblait caresser l’herbe. Comme à son habitude, il venait de surgir de la jungle sans que personne l’ait vu arriver. Hormis lors de ces réunions du soir, Gaïa semblait invisible le reste du temps. Plusieurs villageois avaient tenté de l’approcher dans la journée, mais ils ne le trouvèrent jamais; la clairière restait désespérément déserte. Personne ne savait où il se rendait ni ce qu’il pouvait bien faire. Néanmoins chaque soir, il était bien présent au rendez-vous. Le Mendiant se dirigea délicatement vers sa place habituelle. C’était un homme d’un âge mûr, il devait avoir vu passer près de quarante saisons des pluies. Il était de haute stature et une force sereine se dégageait de son être entier. Son visage creusé par quelques rides ne reflétait aucune émotion particulière si ce n’est une paix profonde. Une longue barbe noire parsemée de blanc lui donnait une austérité et une autorité certaine. Mais ce qui frappait le plus les gens lorsqu’il le voyait, était son regard. Un regard qui semblait vous percer de part en part. Il lisait en vous et nul n’aurait pu lui cacher son être véritable. Chacun se sentait désarmé. Ses grands yeux marron étaient la source d’une lumière intense, comme une fenêtre s’ouvrant sur l’infini. Avec la grâce qui le caractérisait, il chemina parmi les hommes et les femmes présents, son pas était plus lent qu’à l'accoutumée, il ralentit puis se stoppa. Quelque chose d’imperceptible dansait dans l’air, ce n’était pas la multitude de fleurs que les dévots avaient déposées sur les tapis alentour, il y avait autre chose. Un élément en plus, une essence qu’il connaissait, mais que son âme n’avait plus ressentie depuis son dernier passage sur cette terre. Maintenant, il savait que ces instants seraient ses derniers dans cette vie. Le temps lui avait toujours manqué et ce soir il essaierait une nouvelle fois, une dernière fois. Tout pouvait encore se produire, tout pouvait encore se réaliser. Il n’était qu’un instrument de l’univers, peut-être ce soir, quelqu’un serait là pour l’entendre. Il laissa glisser son regard sur l’assemblée, ses yeux croisèrent ceux des trois assassins puis ils se perdirent à l’endroit exact où Tajj reposait inconscient. Il ne pouvait le voir, mais son esprit sentait sa présence. Gaïa comprit pourquoi son voyage semblait s’être définitivement arrêté près de ce village, pourquoi il lui avait été impossible de partir afin de poursuivre sa quête.


« C’est lui, enfin je l’ai trouvé. » se dit-il.


« Mais cet enfant semble bien trop jeune, il est inconscient, et il ne me reste que ce soir. »


Il se dirigea vers son siège et délicatement s’assit face aux villageois. Depuis qu’il s’était arrêté près de Gueshouan, le rituel était toujours le même. Une fois installés, des villageois venaient lui présenter les offrandes. Chaque cadeau était respectueusement touché par Gaïa. La plupart du temps, il ne se contentait que de quelques galettes de riz. Le reste des dons était partagé entre l’assistance.

Maya se leva et s’approcha du Mendiant. C’était la première fois qu’elle osait venir si près de celui qu’elle considérait comme un Maître.

Elle prît les premiers plats et les déposa aux pieds de Gaïa. Elle attendit qu’il les bénisse puis alla les distribuer. Deux autres femmes l’imitèrent. Peu à peu, le silence qui avait submergé la clairière se dissipa et chacun commença à manger. Maya ouvrit le tissu qui contenait ce que Tajj et elle-même avaient préparé. Gaïa la fixa attentivement, elle tenta de soutenir son regard, mais elle ne put s’empêcher de baisser les yeux. Gaïa prit les galettes et les quelques fleurs que Tajj avait ramassées plus tôt dans la journée. Maya commença à s’incliner en guise de remerciement, mais d’un geste précis, souple et plein de force, il lui prît le bras et l’en empêcha. Son geste fut si rapide que l’assemblée ne perçut rien. Les villageois étaient bien trop occupés à se restaurer et à converser entre eux. Maya le fixa. Elle vit la profondeur de l’amour qui régnait dans cet homme. Bien qu’elle ne sut pas pourquoi il avait choisi ses cadeaux, elle comprit que Gaïa ne faisait rien au hasard. Chacun de ces gestes, de ces actes était dicté par une force qui les dépassait tous. Cet homme s’inscrivait dans un autre monde. Il ne faisait rien, le tout agissait par lui. Il était mu par la force de l’univers, par la source.

Maya regagna sa place à reculons. Tous les participants étaient maintenant affairés et seuls quelques musiciens les accompagnaient encore de leurs instruments.

Gaïa laissa défiler lentement son regard sur l’assistance. Il savait que ce repas serait son dernier dans cette vie. Le temps, désormais, n’avait plus d’importance. L’existence avait choisi d’arrêter son chemin ici et maintenant. Le Bol devait changer de porteur ce soir, c’était là son unique chance afin que la Prophétie se réalise. Gaïa comprit que l’enfant, cet être qu’il cherchait depuis sa première vision, serait son futur Gardien.

Ses yeux croisèrent ceux de l’homme à la fiole. Il était le seul à ne pas manger, il était le seul à l’observer. Gaïa plongea son être dans l’esprit de son assassin. Il y reconnut l’énergie qui le pourchassait depuis quelques lunes.


« Ils ont donc décidé de s’attaquer directement à mon corps. C’est une chance qu’ils ne comprennent pas que sans moi, le Bol ne se révèlera pas entièrement. Ils sont persuadés que la clé du pouvoir réside dans cet objet. Leur esprit ne va pas plus loin que la matière. Cependant dans les mains du pouvoir des hommes, le Bol peut être néfaste. Cette vie ne m’a pas suffi pour que le cercle ne s’achève, mais ce n’est que le commencement. » se murmura-t-il.


Sans détacher ses yeux de ceux de l’homme, Gaïa prit les fleurs empoisonnées et les porta à ses lèvres. Les pétales étaient d’un velours divin, il les savoura longuement, attentif à la moindre saveur qui délicatement se déversait dans son corps.


« Comme il est étrange que cela soit par les fleurs des rois que je quitte cette terre. C’est l’enfant qui me les a amenées, je le sens. Cet homme y a ajouté la mort. L’existence prend des chemins que je ne saurais comprendre. Il pense me prendre la vie alors que je ne fais que la donner à l’enfant. »


Une lueur de satisfaction rayonna un court instant dans les prunelles de l’assassin. Cette étincelle ne dura pas, elle fût tout de suite suivie par un tremblement lorsque Gaïa lui fît un signe de tête, comme une sorte de remerciement. Ce geste lui glaça le sang.


« Il sait. Il sait tout. Il sait que je le tue. Il le savait avant même de gouter ces quelques fleurs. Comment cela se fait-il ? Comment est-ce possible? Mais qui est cet homme ? N’importe qui nous aurait dénoncés tout de suite. Il reste assis silencieux. C’est un démon. Non. Non. C’est un sage, c’est lui, c’est un maître. C’est sans peur qu’il a accepté la mort que je lui apportais. Seul un être d’exception en est capable. Je l’ai tué. J’ai enlevé au monde le Maître des Maîtres, celui des textes anciens. Désormais, je ne peux plus vivre. »


La peur et la culpabilité le dévorèrent instantanément. Il recula entraînant malgré eux ces deux compagnons hors de la clairière. Il avait eu beau détourner ces yeux de ceux du mendiant, il sentait encore son regard ancré à l’intérieur de son être. Ce regard ne devait plus le quitter jusqu’à la fin de ces jours.


« Je ne peux… Je ne peux…Je ne dois pas rester, je ne peux rester. Je dois partir, m’enfuir. Il sait, comment est-ce possible? » bredouilla-y-il encore.


Ces paroles devenaient de plus en plus incohérentes, ces deux complices qui n’avaient rien suivi de toute la scène, ne purent saisir la situation. L’homme à la fiole disparut en courant dans la jungle, des sanglots de folie étranglaient sa voix.


« Shanti? Shanti? Que se passe-t-il? Reviens! » cria l’un des deux hommes.


Shanti ne leur répondit pas, il avait déjà disparu. Cette nuit-là, il courut jusqu’à tomber d’épuisement.


« Que faisons-nous maintenant?  Shanti est notre chef. »


« Shanti est un lâche. Il n’a jamais compris l’importance de notre mission. Nous devons continuer. Barack-Dahl a été clair. Si l’un de nous devait reculer et renoncer, la mort serait son seul châtiment. N’oublie pas que nous sommes des brigands, des condamnés. Barack-Dahl nous a sortis de prison afin que nous lui obéissions. »


« Mais Shanti était un guerrier de l’Est avant d’être un voleur. Pourquoi s’est-il enfui? Cela ne se peut! »


« Aurais-tu peur du Mendiant, toi aussi? Allez, suis-moi avant que je ne te coupe la tête. »


Les deux hommes revinrent vers la clairière et se rassirent parmi les villageois. Ils s’installèrent au moment où de nombreux murmures s’élevaient d’une seule voix.

Gaïa venait de détacher le sac de tissu qu’il portait sur son côté. Il en sortit un Bol. Ce Bol était totalement différent de ceux utiliser habituellement par les villageois. Ils n’avaient jamais rien vu de la sorte. Tous les récipients étaient faits en terre cuite ou étaient creusés dans de morceaux de bois. Celui-ci était d’une tout autre matière. Par endroits, il réfléchissait la lumière comme de petites étincelles. Ceux qui le voyaient le prenaient pour une chose magique presque vivante. Sa taille ne dépassait pas celle d’une main. Il semblait être deux fois plus large que haut. Gaïa y déposa les galettes de riz qu’il avait coupé en petits morceaux, celles que Maya avait préparées et commença à les manger avec une extrême lenteur. Chaque villageois présent ne pouvait s’empêcher de fixer le bol. Il semblait tous les captiver. Les tambours recommencèrent à résonner et les femmes reprirent leur chant. Chaque événement du village était honoré par des cérémonies, mais depuis l’arrivée à Gueshouan de Gaïa, l’atmosphère des célébrations avait changé. Il y avait plus d’intensité, plus de profondeur. Tout le monde avait remarqué que les musiciens et les chanteurs jouaient avec plus de passion. Les sonorités et les rythmes n’étaient plus les mêmes. Il y avait quelque chose de plus. Les chants traditionnels avaient presque disparu au profit de nouvelles variantes. Des airs nouveaux voyaient le jour. Tout était empreint de présence divine. D’ordinaire, une exubérance frénétique se manifestait, les musiciens semblaient tomber dans une certaine transe et chacun d’entre eux tentait de dépasser les autres. Maintenant, une harmonie était née, les musiciens jouaient pour les autres. Tous ne parlaient que d’une même voix, une seule vibration, une seule émotion.

La nuit était fort avancée maintenant. Gaïa nettoya d’un geste précis le Bol à l’aide de l’étoffe qui l’avait recouvert. Puis il unit ses deux mains tendues et les posa sur sa poitrine. Il baissa la tête jusqu’à ce que son front repose sur les extrémités de ses doigts. Il resta un instant ainsi, immobile. C’était le signe que tous attendaient. Le signe pour lequel tous se rassemblaient ici le soir. Le signe que, sans qu’ils le sachent vraiment, ils avaient attendu toutes leurs vies. Gaïa redressa doucement la tête. Ses doigts glissèrent le long de la paroi du Bol comme s’il le caressait. Il fouilla un instant près de lui et prit un étrange petit bout de bois de forme cylindrique. Le bâtonnet n’était pas régulier, par endroits il était épais de près d’un pouce et par d’autres beaucoup plus mince. Il était finement sculpté de tout son long.

Un profond silence régnait au cœur de la forêt. La respiration de Gaïa était calme et profonde, elle semblait avoir plongé l’assistance dans une attention parfaite.

Gaïa posa le Bol sur la paume de sa main droite. Ses gestes étaient si lents et si précis, qu’il semblait ne pas bouger. Sa main gauche tenait le petit maillet. Il frappa sur la paroi extérieure du Bol, une seule fois. Un tintement d’une extraordinaire clarté claqua dans la nuit. Bien qu’il ne l’ait frappé qu’à une reprise, le chant persistait, il était d’une fragile limpidité.

Le son parcourait l’espace en une seule et longue vibration, celle-ci transperçait tout. Le tintement s’immisça au plus profond de chaque être, au plus profond de chaque chose.

Maya se sentit inonder par le chant. Elle se sentait totalement nue dans ce monde. Elle était comme un petit enfant perdu au milieu de l’existence. Des larmes lui montèrent aux yeux. Ce n’était pas des larmes de peines ou de peur, mais une profonde compassion et un amour sans limites s’échappaient d’elle comme portée par la vibration du Bol. Elle n’était plus qu’amour.

Le tintement diminua régulièrement, mais chacun pensa qu’une petite éternité s’était écoulée entre la naissance du chant et sa disparition. L’harmonie fendait l’air puis elle se confondit avec le murmure du vent. Les arbres bruissaient de cette douce caresse et bien que la majorité des villageois ne l’entende plus, la vibration était toujours parmi eux.

Gaïa, les yeux clos, fixait son être intérieur. Plus il utilisait le Bol et plus il sentait que son chant pénétrait profondément en lui. Maintenant avec les années, il ne faisait presque plus qu’un avec lui. Il vibrait à son rythme, son âme et son corps se nourrissaient de sa mélodie. Il ne ressentait aucune amertume de le quitter ce soir. Une joie profonde l’accompagnait.


« L’enfant doit l’entendre! Je dois commencer son enseignement tout de suite, le Bol prendra ma suite, après. »


Gaïa laissa monter en lui une profonde inspiration puis plaça ses doigts différemment sur le maillet. Il fit glisser rapidement sa main le long de la paroi interne du Bol. Il décrivait un cercle parfait. Au bout de quelques instants, un étrange chant s’éleva dans la clairière. Cela ressemblait à une voix. Une voix que l’on aurait pu croire venir d’une femme. Elle était calme et posée, joyeuse et franche. Gaïa variait la vitesse des cercles que sa main décrivait. Le maillet descendait et montait le long de la paroi. Le chant se modula et couvrit plusieurs tonalités. L’assistance retint son souffle, personne n’avait jamais entendu pareil monologue. Le Bol parlait, chantait. Les villageois trop enfermés dans leur crainte et leur peur ne purent saisir la signification des mots et des phrases qu’ils entendaient. Bien que personne ne connaisse la langue dans laquelle le Bol s’exprimait, ce dernier parlait le langage de l’existence, il s’adressait à leur être pur, là où les mots n’ont plus de signification.

Tajj, pourtant toujours inconscient, tressaillit un court instant. Les légers tremblements qui parcouraient encore son corps s’atténuèrent. Sa respiration saccadée se mua en un profond et paisible repos. Son être s’ouvrit au Bol :


« Je t’emmène sur mon chemin. Il est l’unique voie de la liberté.


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