Excerpt for Le peuple de verre by Serge Genest, available in its entirety at Smashwords

Le peuple de verre

Roman d’anticipation/aventure

Par Serge GENEST

93 ½ Sauriol, Québec, P.Q., Canada, G1E 3G9

Courriel: sgenest@mediom.qc.ca

Droits réservés 2010

ISBN 978-2-923889-02-3





Première partie

CHAPITRE 1

Jake Reinhart saisit la communication abandonnée sur son bureau par un coursier, et vérifia le sceau d’authenticité au bas du document codé. Le message laconique, classé prioritaire et adressé à la présidente des Nations Terrestres Unifiées, Morticia Larsen, provenait du Service des Communications Spatiales basé sur la face cachée de la lune. Au contact de son empreinte génétique, la matière bioluminescente qui avait succédé au papier depuis des siècles prit vie entre ses mains et révéla son contenu.

Dans la pénombre feutrée de son bureau, le secrétaire jeta un rapide coup d’œil à sa montre. Il était 23h47. À en juger par l’absence de bruit dans les coursives et les salles de réunions adjacentes, le personnel de la station dormait déjà. Les portes de son bureau coulissèrent sur leurs gonds magnétiques et se refermèrent tout de suite après son départ. Le secrétaire, muni de sa mallette de néoprène, se dirigea d’un pas assuré vers l’élévateur le plus proche. La nature inusitée de la dépêche méritait une attention immédiate de la part du chef suprême du gouvernement solarien.

À cette heure tardive, conformément à ses habitudes, Morticia Larsen se trouvait au sommet de la station orbitale Aurora, d’où elle pouvait réfléchir à son aise aux problèmes de sa charge administrative. Les deux soldats devant le poste d’observation sursautèrent à son approche. Après s’être informé des raisons de sa visite, un homme trapu au regard glacial le laissa passer d’un air suffisant et se hâta de reprendre sa position. Jake Reinhart ajusta son complet en fibres synthétiques et s’avança, de sa démarche souple et glissante, vers la femme au maintien aristocratique et vêtue d’une robe sur laquelle était épinglé, à la hauteur de sa poitrine, un bijou ancien.

- Pardon, Madame la Présidente…

- Qui a-t-il, Jake? Dit-elle sans se retourner. De mauvaises nouvelles?

- Bien au contraire, Madame la Présidente.

- Cela ne pouvait-il attendre à demain?

- Je ne crois pas, non. Le jeune secrétaire attendit que la femme âgée interrompe sa contemplation de la Terre à travers les fenêtres panoramiques de la station orbitale et plongea son regard dans ses yeux d’un bleu intense. Il y perçut une maîtrise de soi exceptionnelle et un certain fatalisme qui le déconcerta.

- Je vous en prie, appelez-moi Morticia.

- Votre prédécesseur n’appréciait pas du tout ce genre de familiarités. Quant à moi, j’estime préférable, par égard à votre fonction, de m’adresser à vous par votre titre, même en privé. Ce curieux penchant pour le protocole me vient sans doute de mes lointains ancêtres britanniques.

- Dites-moi ce qui vous amène à outrepasser une consigne formelle. Cela doit être important, j’imagine.

- En effet, Madame la Présidente. Il y a une heure, le service des communications basé sur la lune a capté un message d’une sonde automatisée en provenance du système Déborah VI, à environ cent quarante années lumières de la Terre.

- Tiens donc. Personne ne m’a dit que nos sondes robotisées s’étaient rendues aussi loin. L’ancien président Kunnighan m’aurait-il caché des informations?

- J’en doute. Selon nos archives, la sonde a été lancée en 2060 avec comme objectif de trouver d’éventuelles planètes de remplacement dans les systèmes voisins et a été oubliée depuis, manifestement. Le visage de la femme, à peine ridée malgré ses cent sept ans, s’illumina devant la perspective d’une telle découverte.

- Aurait-elle localisé une planète habitable?

- Il semblerait que ce soit le cas.

- Pourquoi cette hésitation?

- Elle a cessé d’émettre après la réception du message. Compte tenu de la distance, il nous est impossible de vérifier cette information par les moyens conventionnels.

- Corrigez-moi si je me trompe, ces robots-sondes, lancées par nos ancêtres, avaient la réputation d’êtres indestructibles? Il réfléchit à la question en grattant sa barbe naissante.

- Il est prématuré de remettre sa fiabilité en cause. Il peut s’agir d’une défectuosité passagère ou d’une panne de transmetteur. C’est d’ailleurs ce que croit l’officier des communications qui a capté le message.

- Espérons-le. Le temps passé dans les sombres abîmes de l’espace aura eu raison de ses composantes électroniques. Sinon, je me demande ce qui a provoqué cette panne de transmission. Le secrétaire déglutit comme s’il venait d’apercevoir un fantôme parmi les appareillages du poste d’observation.

- Insinuez-vous qu’elle puisse avoir été détruite par quelqu’un ou quelque chose?

- Je me dois d’envisager toutes les possibilités. Pendant que nous y sommes, savez-vous quand ce projet d’astronef capable de traverser le subespace sera enfin prêt? Si ma mémoire est bonne, cela fait plus de trois ans qu’il est en chantier.

- Le dossier le concernant est sur votre bureau, avec les évaluations trimestrielles de nos chers bureaucrates du G.R.S. (1).

- Les dernières estimations de l’état de nos ressources m’ont accaparée plus que de raison. Dites-moi ce qu’il contient, vous m’épargnerez ainsi une lecture insipide. La présidente plaça sa main devant sa bouche et bâilla de fatigue.

- Nos ingénieurs estiment que l’Icarus effectuera son voyage inaugural dans moins d’une semaine…

- À moins qu’il n’explose au décollage comme l’a fait le prototype.

- Je ne vous croyais pas si… pessimiste, Madame la Présidente.



(1) G.R.S. : Gestion des Ressources Solariennes.



- La conception et la réalisation d’un astronef équipé d’un dispositif révolutionnaire capable de traverser le vide sidéral sur des distances inimaginables sont, en soi, une excellente nouvelle. Je déplore toutefois que notre survie à tous repose sur une technologie expérimentale.

- Si je puis me permettre, personne n’apprécie devoir mettre sa vie entre les mains perfides du destin.

- Ou des scientifiques... Quoi qu'il en soit, il nous faut envoyer notre meilleur pilote sur place afin qu’il vérifie cette éventualité. Les implications de cette découverte sont trop importantes pour ne pas en tenir compte.

- Si vous le souhaitez, je puis vous suggérer quelques bons candidats. Le secrétaire sortit une pile de translex (1) de sa mallette et les remit à la présidente qui, en retour, le gratifia d’un sourire. Voici la liste de nos meilleurs pilotes.

- Jake! Votre efficacité me surprend un peu plus chaque jour.

- Je vous conseille de remettre à demain l’étude de leurs dossiers. Il est tard et vous avez l’air épuisé.

- Je préfère les étudier ce soir. D’ailleurs, cela ne prendra que quelques minutes. De toute façon, je suis trop excitée pour aller dormir.

- Que pensez-vous du lieutenant Crigg? Ses états de service sont impressionnants. Son dossier militaire indique qu’elle a mené avec succès pas moins de quatorze missions de reconnaissance, dont une sur Sedna (2) il y a six mois.

- Aux dernières nouvelles, elle a été réquisitionnée par le Service de Procréation. Son bagage génétique a été jugé exceptionnel par les médecins du centre et aurait, selon eux, de bonnes chances d’enfanter.

(1) Matière plastique, translucide et bioluminescente qui a remplacé le papier au début du 22e siècle.

(2) Astre transneptunien découvert en 2003 par un astronome américain.

- Je vois. Avec les problèmes de stérilité chronique que nous éprouvons, ils vont la dorloter. Que pensez-vous du Colonel Markus Dorf? Il me paraît qualifié pour ce travail.

- Je me souviens de lui. Il a dirigé la mission sur Neptune l’année dernière. Un type compétent et fort capable, mais il n’est plus disponible.

- Ne me dites pas qu’il a été lui aussi réclamé en douce par ces maudits généticiens du service de fertilisation! Se lamenta-t-elle, la mine défaite.

- Rien de la sorte, Madame la Présidente. La semaine dernière, son cadavre a été retrouvé dans la soute d’un astronef arrivant de Triton. Le rapport mentionne que le Colonel Dorf s’est fait sauter la cervelle avec son arme de service. Il venait d’apprendre la mort prématurée de son unique enfant.

- Triste histoire.

- Oui très triste, en effet. Au rythme actuel des choses, nous n’aurons bientôt plus de pilote à envoyer là-bas.

- Au rythme actuel des choses, il n’y aura bientôt plus personne sur Terre pour s’en soucier, déclara la vieille dame avec ironie.

- C’est tout ce que nous avions de disponible. Les autres sont des pilotes de second ordre ou bien trop gâteux pour mener à bien une entreprise aussi hasardeuse dans les confins de l’espace. (Le secrétaire parut embarrassé). Ma dernière remarque était déplacée. Pardonnez-moi.

- Rassurez-vous, Jake. Ce genre de commentaire me laisse froid. Vous oubliez le Commandant Seamus Drake?

- Il a quitté le service actif après la catastrophe sur Titan. Plusieurs, comme moi, le considèrent toujours comme le responsable de l’écrasement de son vaisseau et la mort des dix-sept membres de son équipage.

- Je lis ici qu’il a été blanchi des accusations de négligence portées contre lui. On lui a même remis une décoration pour avoir sauvé d’une mort certaine cinq de ses hommes. C’est tout à fait le genre de pilote intrépide qu’il nous faut.

- Quoi! Ce faux jeton? Ce type est un menteur pathologique et un abruti de la pire espèce. Il serait prêt à sacrifier père et mère pour sa gloire personnelle. En outre, ses derniers psychotests le décrivent comme instable. Il brandit un volumineux document estampillé du mot confidentiel.

- Calmez-vous mon petit. Si vous me disiez pourquoi vous le détestez? Et inutile de le nier. Je sais reconnaître la haine lorsque je la rencontre.

- Excusez-moi Madame la Présidente. Cela m’a échappé. Je me laisse emporter dès que l’on prononce le nom de ce Judas devant moi.

- Cela a-t-il un quelconque rapport avec le fait qu’il a été marié à votre sœur? Vous pouvez me faire confiance, Jake. Racontez-moi tout.

- La dernière fois que j’ai entendu parler de cet orang-outang - cela remonte à deux ans - il venait d’abandonner ma sœur et partait vivre sur Terre. Quel humain sensé irait s’établir sur une planète morte? Franchement, je me le demande.

- Très bien. Voilà ma décision. Étant le seul pilote compétent que nous ayons sous la main, je vous charge de le convaincre de diriger cette mission d’exploration. Et au cas où vous décideriez de faire passer vos sentiments personnels avant votre devoir, soyez assuré en cas d’échec que vous devrez chercher un autre emploi à votre retour sur cette station.

- Je ferai de mon mieux Madame la Présidente.

- Prenez toutes les dispositions nécessaires pour votre voyage. Et d’ici là, j’exige le secret absolu. À part vous et moi, personne ne doit être mis au courant de cette affaire.

- Puis-je demander pourquoi? La population a le droit de savoir.

- Il serait prématuré de révéler cela à la presse, sans une préparation adéquate. La nouvelle de la découverte d’une planète de remplacement pourrait provoquer une sorte d’hystérie collective parmi la population. En outre, il serait plus raisonnable d’attendre une confirmation avant de répandre la nouvelle.

- Vous pouvez compter sur ma discrétion.

- Avant de partir, convoquez-moi le responsable des communications spatiales et le technicien qui a capté la transmission. Je dois leur parler avant qu’il n’y ait une fuite.

- Je m’en occupe.

- Merci, Jake.

- Bonsoir Madame la Présidente.



CHAPITRE 2

Jake Reinhart arriva dans la salle d’embarquement no: 6 vers 7h30, rasé de près et bien disposé en dépit de la tâche ingrate qu’il devait accomplir pour le gouvernement central. À cette heure, une demi-douzaine de voyageurs en transit s’affairait dans le dôme argenté, en attente de leur transport vers Mars, la Lune ou encore la quinzaine de stations spatiales qui ceinturaient l’antique planète bleue telle une nuée de coléoptères brillants. Son escorte, un type imposant sans sourcils appelé Zach Kilpatrick, l’accueillit d’une solide poignée de main et le conduisit à sa navette à travers un dédale de tunnels éclairés, à intervalle fixe, par des lumières roses et vertes.

Le pouls du secrétaire s’accéléra quand il boucla les sangles de son siège. Au cours de sa courte vie, il avait très peu voyagé dans l’espace - il venait tout juste de fêter son 33e anniversaire et n’était sorti de sa base orbitale que deux fois. D’ailleurs, il n’aimait pas beaucoup les ballades dans l’espace, en particulier lorsqu’il se rendait sur une planète déclarée morte depuis plusieurs siècles. Son pilote entra une série de coordonnées dans le cerveau électronique de l’astronef, désactiva le système d’encrage magnétique et alluma les réacteurs. Le véhicule suborbital s’élança sans aucun bruit dans le vide sidéral. Après avoir enclenché le pilotage automatique avec son index gauche, Zach Kilpatrick s’adressa à son passager sur le ton de la camaraderie.

- M. Reinhart, qu’allez-vous foutre sur Terre?

- Le boulot mon vieux. Et sachez que rien ne me ferait plus plaisir que de confier ce travail à une tierce personne.

- Vous et moi sommes faits du même bois.

- Vous croyez?

- Nous devons suivre les ordres de nos supérieurs sans poser de question.

- On peut dire ça. Dites-moi Caporal, à quoi cela ressemble-t-il en bas? Des gens m’ont raconté toutes sortes de choses épouvantables à propos de la planète de nos ancêtres et je ne suis pas du tout rassuré.

La navette, frappée de brusques secousses, entama sa descente vertigineuse sous la supervision de l’ordinateur de bord.

- On ne vous a donc rien appris à l’école?

- Je ne suis pas un idiot! La Terre est un caillou stérile enveloppé par un brouillard perpétuel composé de particules en suspension, de vapeur d’eau, de monoxyde de carbone, de soufre, de poussières radioactives et de gaz toxiques. Je sais aussi que plus personne n’y met les pieds sans une excellente raison.

- Alors que voulez-vous savoir?

- Je veux l’opinion d’une personne qui l’a visitée. Cela m’aidera à me préparer au pire, enfin je crois.

- Laissez-moi réfléchir. (L’officier lissa avec un soin exagéré sa moustache noire). Si on tient compte du brouillard corrosif et des orages électromagnétiques qui balaient sa surface en ruine, on se croirait en enfer. J’imagine que l’on finit par s’y habituer. Enfin, je crois, ajouta-t-il après un moment, un sourire malicieux au coin de ses lèvres.

Jake Reinhart regarda par le hublot de la cabine de pilotage et ne vit, à la surface du globe, qu’un amoncellement de nuages jaunes. Des vibrations inhabituelles l’obligèrent à se cramponner aux accoudoirs de son siège. Suite à un important soubresaut de l’appareil, sa précieuse mallette glissa vers la console de navigation. Il abandonna la sécurité de son siège et alla la récupérer. Zack Kilpatrick l’invectiva.

- Assoyez-vous et rattachez votre ceinture. Vous pourriez vous blesser et j’en serais quitte pour passer devant la cour martiale. Le secrétaire rangea sa mallette dans un compartiment du cockpit et réintégra son siège en titubant. Le bourdonnement des générateurs s’amplifia jusqu’à devenir assourdissant.

- Pourquoi sommes-nous secoués autant? Je croyais que les voyages suborbitaux étaient de la routine? Jake Reinhart effaça le rictus d’effroi qui émaillait sa figure blêmissante.

- Il y a parfois des perturbations atmosphériques à cette altitude. Les compensateurs gravimétriques vont faire leur boulot. Ils sont juste un peu lents à démarrer dans cette atmosphère saturée de particules ionisées. Tenez, là ça va déjà mieux.

- Vous voulez dire que nous volons dans un vieux coucou déglingué?

- Inutile de s’inquiéter. Moi et cette navette en avons vu d’autres.

- J’espère que vous avez raison. Je suis beaucoup trop jeune pour mourir.

- Nous allons atterrir dans une minute, maintenant taisez-vous. J’ai besoin de me concentrer. Selon mes instruments, il y a un endroit dégagé sur cette plage. Voilà. La navette se posa brusquement et ses moteurs se turent en émettant un hoquet sinistre. Vous pouvez détacher votre ceinture. Nous sommes arrivés. Vous devrez vous dépêcher, car une tempête magnétique approche de ce secteur. Il nous faudra repartir d’ici deux heures. Sinon, nous resterons bloqués dans ce trou pourri au moins une semaine.

- Alors, aidez-moi avec ce truc. Je me rappelle plus la dernière fois où j’ai dû porter un de ces foutus scaphandres.

Assisté du Caporal Zach Kilpatrick, Jake Reinhart enfila une lourde unité de survie individuelle et activa les systèmes intégrés à la combinaison isolante. Un cadran indiquait une température extérieure de 71° Celsius et un niveau de toxicité suffisant pour tuer un humain en moins de trente secondes. Le secrétaire augmenta le niveau de la climatisation et arrêta de transpirer. La lampe fixée au sommet de son casque avait du mal à percer le brouillard ambiant. Il modifia ses détecteurs vers un mode de vision infrarouge et repéra, à un kilomètre, la silhouette recherchée.

L’atmosphère gluante ralentissait la progression des deux hommes vers les restes de la ville australienne appelée, autrefois, Lismore. Du haut d’une saillie, ils distinguèrent au loin, un homme équipé d’une combinaison de survie minimale qui filait à vive allure sur les vagues de l’océan vide de la moindre parcelle de vie animale et végétale. Le surfeur atteignit la plage, abandonna sa planche et passa devant les deux hommes sans les voir. Jake Reinhart courut derrière et chercha à le retenir.

- Qui êtes-vous? Éructa l'officier à la retraite après une volte-face rapide. Sa main gauche se posa sur la crosse poisseuse d'une arme à particules démodée alors qu'il essuyait, avec son autre main, la visière souillée de son casque marqué du sigle de la prestigieuse ligue des pilotes solariens.

- Bonjour Seamus. C'est moi Jake et lui, c'est le Caporal Zach Kilpatrick.

- Bougre d’idiot. Que viens-tu foutre ici? Tu m’as fait une de ces peurs. J’aurais pu te descendre, tu sais.

- Je suis ici en mission officielle. Pourrions-nous discuter dans un lieu disons moins inhospitalier?

- D'accord. Suis-moi.

Les visiteurs suivirent vers un ensemble de bâtiments métalliques de forme cubique. Un chuintement, comparable au sifflet d’une locomotive à vapeur, se fit entendre lorsque le sas pressurisé de l’entrée principale s’activa et qu’un puissant jet de mousse nettoyante se déversa sur leur combinaison. Une fois purifiés et séchés, les trois hommes retirèrent leur casque et de l’air, dans lequel on pouvait distinguer une faible odeur de moisissure, pénétra dans leurs poumons. Le regard du secrétaire s’attarda sur la pièce encombrée par un générateur protonique démodé, un transpondeur et sur la panoplie d’objets récupérés, visiblement, dans les décombres de la ville voisine. Jake Reinhart demanda à l’officier moustachu qui l’accompagnait de se retirer dans une autre pièce.

- Ma soute est remplie de cloisons de rechange et je t’ai apporté des filtres pour ton système d’épuration atmosphérique. À en juger par le niveau de gaz carbonique à l’intérieur, tu en avais fichtrement besoin.

- Il ne fallait pas te donner cette peine. Seamus prit la boite offerte et la jeta dans un cagibi rempli de pièces électroniques de rechange et par un coffre à outils souillé.

- Je constate que ta stupide collection de choses inutiles a encore prospéré. Quelle décadence morale pour un officier de ta trempe.

- Au lieu de critiquer ma façon de vivre, si tu allais droit au but.

- Ce n’est pas moi le faux jeton dans cette histoire. C’est toi qui as abandonné une chic femme en venant vivre dans ce trou à rats.

- Pourquoi ressasses-tu le passé chaque fois que l’on se voit? Le monde est au bord du gouffre et toi tu t’acharnes sur le pauvre type qui a plaqué ta sœur parce qu’il ne supportait plus son sale caractère. Tu devrais revoir tes priorités, Jake.

- Tu as raison. Ce problème domestique est insignifiant comparé à l’extinction de la race humaine. Si tu veux tout savoir, c’est la raison de ma visite.

- Ah oui? Tu as décidé de te flinguer la cervelle? Vas-y! Surtout, ne te gêne pas. Si tu veux de l’intimité, je suis disposé à aller faire un tour pendant que tu soulageras l’humanité de ta suffisance.

- Laisse tomber tes sarcasmes ridicules. En réalité, la situation s’avère encore plus catastrophique que tu ne le penses. Comme tu le sais, notre civilisation est en déclin depuis la mort prématurée de notre planète d’origine et au manque criant de ressources premières. En outre, la plupart de celles restantes sont contaminées ou inutilisables. Quant aux gisements de Mars et des satellites de Neptune et de Saturne, ils sont difficilement exploitables, en raison des conditions extrêmes qui règnent sur ces mondes. Les plus récentes prévisions de nos ingénieurs vont dans ce sens. Si nous n’agissons pas rapidement, nous serons tous des macchabées dans un peu moins de trois générations et nous pourrons dire adieu à une société vieille de plus de cinq milles ans.

- Avec ce que nous avons fait endurer à notre planète, je me demande parfois si ce ne serait pas une bonne chose après tout.

- Comment peux-tu dire cela? Secoue-toi mon vieux. Je suis venu t’offrir la chance de faire une bonne action qui pourrait sauver l’humanité de l’extinction.

- Il est trop tard, mon vieux. On ne peut plus rien contre des forces mises en place il y a des siècles.

- Je ne te demande pas de changer le passé. Personne ne peut réparer ce que huit siècles de pollution ont insidieusement et irrémédiablement détruit. Notre espoir réside dans la découverte d’une terre de remplacement, avec toutes les conditions nécessaires à notre survie.

- Je ne t’apprends rien en te disant que la science a démontré depuis longtemps que les probabilités d’en découvrir une sont infimes.

- Cette planète existe, Seamus. Nous l’avons trouvée! Qui aurait cru qu’une sonde automatisée lancée par nos ancêtres nous sauverait de l’anéantissement? Pas moi en tout cas.

- Et où se trouve cette merveille? S’informa, sans trop y croire, l’officier occupé à changer de vêtements.

- Dans la constellation du Cygne. Les données recueillies par la sonde confirment l’existence d’une planète de classe M, avec une masse correspondant au 2/3 de la nôtre. Ce planétoïde possède de l’oxygène et de l’eau en grande quantité et gravite autour d’un soleil jaune-vert de magnitude ~2,3 du nom de Sened.

- La constellation du Cygne? Tu dérailles? Si ma mémoire est bonne, elle se trouve à au moins cent quarante années-lumière. À vitesse maximale, il faudrait à nos vaisseaux cent soixante-dix années pour s’y rendre. Malgré les énormes progrès en médecine, de nos jours, personne ne vit aussi longtemps et la science a renoncé depuis des lustres à congeler des humains.

- Cent soixante-huit ans pour être exact. Nos scientifiques viennent de mettre au point un astronef capable de se déplacer dans le subespace et de faire le voyage en quelques mois seulement. En tout, une vingtaine de bonds seront nécessaires, car son système de propulsion, bien que révolutionnaire, utilise une quantité d’énergie considérable et aucun de nos carburants actuels ne peut lui fournir ce dont il a besoin, pas même la fusion nucléaire.

- À l'évidence, les grosses têtes du département scientifique ont trouvé une solution à ce problème épineux. Sinon tu ne serais pas venu m’importuner.

- Exact! Ils prévoient utiliser un générateur à particules expérimental qui se sert des rayons gamma comme combustible. L’astronef équipé de ce générateur dernier cri voyagera, pour ainsi dire, d’étoile en étoile. La manœuvre reste délicate, mais très réalisable. Avec un pilote expérimenté aux commandes, bien entendu.

- Rappelle-toi, Jake. Je me suis retiré du service actif il y a deux ans. Pourquoi ne pas envoyer un androïde? Ça serait beaucoup moins risqué.

- À cause de la faculté qu’a l’homme à réagir devant l’inattendu et l’inconnu. En comparaison de la machine, il sait utiliser son intelligence et son imagination face aux problèmes qui risquent de survenir en cours de route.

- Dis-moi ce qui te fait croire que je suis disposé à piloter ton astronef? Je connais une bonne demi-douzaine de types plus qualifiés qui vendraient leur femme pour être les premiers à mettre le pied sur une nouvelle planète.

- Je me suis posé cette question en venant te voir.

- Et alors?

- Parce que tu ne peux résister à l’occasion de prouver à tout le monde que tu es le meilleur. Seamus croisa ses bras sur sa poitrine, les yeux pétillants.

- Continue.

- Cette mission d’exploration devrait te prendre une année. Le temps de vérifier si cette lointaine merveille peut accueillir, en toute sécurité, une centaine de milliers de nos compatriotes.

- Pourquoi n’envoyer qu’un seul homme? Selon moi, une équipe de scientifiques serait plus appropriée.

- La décision d’engager un minimum de ressources dans cette entreprise pour le moins risquée a été prise en haut lieu.

- Et au cas où j’éprouverais des ennuis avec le nouveau système de propulsion.

- On ne peut rien te cacher.

- Je vais y réfléchir.

- Je te laisse toutes les informations sur ce cube de mémoire. Je te conseille de les étudier et de faire vite. Le départ a lieu dans une semaine.



CHAPITRE 3

Seamus Drake sillonnait au pas de course les rutilantes galeries de la station orbitale New Osaka. L’heure de son rendez-vous était dépassée depuis cinq bonnes minutes et on n’arrivait pas en retard chez le plus grand généticien de tout le système solaire. Dans le secteur réservé aux laboratoires, il renversa une infirmière vêtue d’un sarrau gris. Il aida la corpulente femme à se relever, balbutia de plates excuses et poursuivit son chemin vers le prochain carrefour.

C’est en sueur que le robuste officier, aux lointaines origines anglaises, arriva à son rendez-vous. Une secrétaire à la peau d’ébène, au sourire et aux manières affables, le guida vers une pièce lumineuse où l’attendait un Eurasien d’un âge indéterminé. Après les présentations d’usage, Toki Oshimata l’invita à retirer son uniforme et à s’allonger sur la couchette aseptisée. Dès lors, il activa une panoplie de sondes qui virevoltèrent comme des mouches autour de lui et observèrent son anatomie sous tous ses angles. Avant peu, des graphiques complexes s’affichèrent sur l’écran fixé au mur par des supports en acier. Le médecin étudia les résultats de ses tests, son visage rond marqué par une curieuse expression.

- Dites-moi tout docteur, lança Seamus, intrigué.

- Hum! Ce n’est pas joli tout ça, Commandant. À votre place, je m’empresserais de remplacer le système de contrôle atmosphérique de votre unité d’habitation. Car si j’en crois les résultats, il est défectueux.

- Comment cela?

- Vos organes internes sont dans un état épouvantable. Sans parler des déficiences de votre système immunitaire.

- Votre attirail débloque, Docteur. Je me sens en pleine forme.

- Vous avez devant vous l’équipement médical le plus perfectionné jamais construit par l’homme. Il ne peut y avoir d’erreur.

- Voilà ce qui arrive lorsqu’on s’obstine à vivre dans un environnement toxique.

- Au fait, quel âge avez-vous et à quel endroit êtes-vous né? Ces informations n’apparaissent pas dans votre dossier médical.

- Je suis né sur Europa en 2283. Mes parents y travaillaient comme ingénieurs dans les mines de berkélium.

- Vous avez donc 81 ans?

- Oui.

- Je comprends mieux votre condition.

- Docteur Oshimata, peu de gens peuvent s’offrir vos services que l’on dit, soit dit en passant, extrêmement efficaces.

- Une chance que le gouvernement vous ait accordé une remise à neuf complète. Il est plutôt rare, en cette période de restrictions et de privations draconiennes, qu’il donne un cadeau de ce genre à un officier des forces spatiales. Vous devez être un homme précieux, Commandant. Le généticien tourna le dos à son patient et entra des données sur la console de son bureau.

- On peut dire ça.

- Je me demande ce que vous avez fait pour mériter ce traitement de faveur.

- Désolé, on m’a expressément interdit d’en parler.

- Encore des cachotteries de militaires. Attendez-moi ici. Je reviens.

Le médecin actionna un communicateur et une assistante portant une robe étroite se présenta dans la salle d’examen. Elle esquissa un sourire en apercevant le corps athlétique du pilote qui ne fit aucun geste pour dissimuler sa nudité. L’assistante détourna la tête avec une grâce féline et questionna son patron de sa voix aigre-douce.

- Que puis-je pour vous, docteur?

- Reportez mes rendez-vous d’aujourd’hui à la semaine prochaine. Je vais en avoir pour un moment avec ce patient.

- Bien docteur. Autre chose?

- Oui… faites préparer la salle de traitement no: 8. Après le départ de l’assistante, Toki Oshimata revint à son patient, ses minces sourcils noirs relevés bien haut sur son front. Dois-je prévenir votre femme?

- Est-ce si grave, docteur?

- Ma foi, ça pourrait être pire. Grâce au ciel, le N.T.U a exigé un reconditionnement complet. Je vais donc vous transplanter de nouveaux poumons, filtrer votre sang, vous faire l’ablation d’une petite tumeur cancéreuse au foie et stimuler votre système immunitaire déficient par l’injection de nanorobots. Bien que cela ne soit pas nécessaire, je puis procéder également à la régénération de votre épiderme. Je mettrai cela dans les frais généraux et ces imbéciles de bureaucrates n’y verront que du feu.

- Pourquoi pas. Il passera beaucoup d’eau sous les ponts avant que je puisse me payer vos services.

- À présent, détendez-vous. Vous êtes entre bonnes mains. Mon assistante va venir vous préparer pour l’opération dans une minute.

- Faites attention, docteur. Je tiens beaucoup à cette vieille carcasse.

- Quand j’en aurai terminé avec elle, vous me remercierez de vous avoir rajeuni de cinquante ans!



CHAPITRE 4

Morticia Larsen grimaça lorsque son secrétaire se présenta devant elle. Ses traits tirés et ses vêtements froissés lui conféraient une allure négligée.

- Vous voilà enfin, Jake. J’ai cinq minutes à vous consacrer avant ma réunion avec le Conseil de Planification. Est-ce vous qui empestez comme ça?

- Navré… Madame la Présidente. Je débarque à peine de chez le Commandant Drake. Nos systèmes de décontamination sont demeurés impuissants devant cette senteur d’œufs pourris présente dans l’atmosphère terrienne.

- La prochaine fois, je vous en conjure, prenez une douche avant de venir me voir. Cette odeur est insupportable.

- Sans vouloir vous manquer de respect, de quoi vouliez-vous me parler? Je suis attendu dans le secteur huit dans vingt minutes.

- Comment cela se passe-t-il avec le Commandant Drake? C’est la troisième fois en deux jours qu’il demande à vous rencontrer.

- Pas très bien, Madame la Présidente.

- Qu’a-t-il réclamé cette fois?

- Il a exigé que je ne sois plus son intermédiaire. Il m’a même menacé de se retirer de la mission si je continuais à l’espionner.

- Le faites-vous?

- Disons… que je surveille de près les intérêts du gouvernement.

- Demandez au Caporal Kilpatrick de vous remplacer. Ces deux-là semblent bien s’entendre. Mettez-le au courant de toute l’affaire et rappelez-lui qu’il est soumis au secret. Au moindre problème, il se référera directement à vous.

- Madame la Présidente! Vous n’avez plus confiance en moi?

- Votre loyauté n’est nullement en cause ici, Jake. Toutefois, il y a trop de vies en jeu pour laisser votre fierté l’emporter sur votre devoir. Il en va de la réussite de cette mission.

- Est-ce tout?

- Racontez-moi comment s’est comporté l’Icarus lors de son dernier essai. Le seul document que je possède est une facture de treize millions de crédits signée de la main du docteur Oshimata. Espérons que cette dépense faramineuse en vaut la peine. C’est une année de ressources qui vient de partir en fumée au bénéfice d’un seul homme.

- Cette dépense était justifiée. Le Commandant Drake ressemblait davantage à une épave qu’à un être humain. Je ne pouvais, à juste titre, le laisser traverser la moitié de la galaxie dans un état qui risquait de compromettre cette importante mission d’exploration par la mort prématurée de son unique membre d’équipage.

- Je ne savais pas qu’il était si mal en point.

- Toutes ses années à respirer l’air empoisonné de la Terre, à partir d’un système de purification déficient, ont miné sa santé.

- Je me demande ce qui peut pousser un homme à vivre sur une planète à l’agonie.

- Le remord, Madame la Présidente. Il cherche à se punir et à expier ses fautes en se laissant mourir à petit feu. Moi, c’est ce que je ferais à sa place.

- Laissez tomber, Jake. Je ne changerai pas d’avis maintenant qu’il est opérationnel. Et au sujet de l’Icarus? Ont-ils obtenu des résultats? Il n’a pas explosé au moins?

- Non, rien de la sorte. Cependant, il a éprouvé quelques difficultés avec ses capteurs énergétiques. En ce moment même, nos ingénieurs essaient de découvrir la source du problème.

- Ne regardez pas à la dépense. Il faut que cet astronef soit terminé au plus vite. Au besoin, rappelez à ces messieurs de l’ingénierie spatiale que la survie de toute une civilisation dépend de leur persévérance.

- Est-ce tout? Si vous le permettez, Madame, j’aimerais pouvoir jeter ces vêtements aux ordures. Aucun savon ne pourra les débarrasser de cette puanteur infecte.

- Encore une chose. On m’a signalé une recrudescence des activités subversives. Des groupes de fanatiques auraient eu vent de nos préparatifs. C’est pourquoi j’ai fait renforcer la sécurité autour du prototype.

- Ils sont cinglés. Comment peut-on s’opposer à ce projet?

- Comme vous le savez, pour la plupart d’entre nous, la science a remplacé depuis longtemps les Religions et de nos jours, on ne jure plus que par la technologie. Il existe cependant des groupes extrémistes comme les «Gardiens de l’Évolution» et les «Attentistes de la Dernière Heure» qui la rejettent. Selon leurs chefs spirituels, il est immoral d’empêcher l’extinction de la race humaine, car celle-ci n’est pas différente des autres espèces animales qui vivaient autrefois sur notre planète. À leurs yeux, rien ne devrait entraver la marche implacable de l’évolution et ce que nous tentons de faire est perçu contre nature.

- Je devine le reste… Toutes les espèces naissent et meurent. C’est dans l’ordre des choses et les Humains ne doivent pas faire exception à ce principe immuable. Que craignez-vous de la part de ces illuminés?

- Des problèmes, Jake. De graves problèmes. Alors, ouvrez l’œil.



CHAPITRE 5

Le regard électrique de Seamus Drake s’écarquilla devant l’étrange silhouette du vaisseau en préparation. Sa forme générale rappelait celle d’un poisson ou d’un cétacé. Il effleura de sa main nue la coque en béryllium-titane et retourna vers la délicate brunette vêtue d’un sarrau jaune responsable du Service d’Ingénierie Spatiale. Les discussions animées d’un groupe de techniciens, debout devant leurs consoles, parvenaient à ses oreilles.

- Voici votre nouveau jouet, Commandant. Mes collègues et moi espérons que vous en prendrez soin. Nous fondons de grands espoirs sur lui et… sur vous.

- Est-ce une plaisanterie, Madame Finch? Si s’en est une, je la trouve de mauvais goût.

- Pourquoi vous mettez-vous en colère, commandant?

- Mon temps est précieux et je ne suis pas venu ici pour que l’on se moque de moi. J’ai été officier durant près de quarante ans et ce que j’aperçois dans ce hangar n’a rien à voir avec un astronef.

- J’admets que son apparence est déroutante et vous comprendrez mieux dès que je vous aurai tout expliqué.

- J’ai hâte d’entendre ce qui vous a motivé à lui donner une forme aussi grotesque, déclara-t-il avec dédain. Se croyant victime d’une blague de la part de ses anciens compagnons, il croisa ses bras sur son uniforme et regarda autour de lui sans que la troupe d’officiers hilares présumée se montre.

- Dites-moi ce qui vous rend aussi irascible?

- Que diront les gens lorsque, sur leurs écrans holographiques, ils me verront quitter le système solaire à bord de ce ridicule morceau de ferraille? Ce n’est pas ce que j’avais imaginé comme envolée historique. L’ingénieure à la coiffure sophistiquée pouffa de rire, dévoilant des dents droites et blanches.

- N’ayez crainte pour votre image, Commandant. Seules quelques personnes triées sur le volet assisteront à votre départ. On considère plus prudent en haut lieu de dissimuler les détails de cette mission. Du moins, jusqu’à ce que nous obtenions de vous la certitude que Terra Nova possède toutes les conditions nécessaires à la survie de l’humanité.

- Terra Nova?

- C’est le nom qu’on lui donne ici.

- Dans les circonstances, Madame Finch, j’aurais souhaité qu’on me laisse choisir le nom de cette nouvelle planète. Après tout, c’est moi qui prends tous les risques et qui ferai le sale boulot à votre place.

- Vous avez tout à fait raison, commandant. J’en toucherai un mot au Service de la Nomenclature Scientifique.

- Laissez tomber et expliquez-moi plutôt les raisons qui ont mené à la construction de cette horrible chose. Aucune personne dotée d’un tant soit peu de jugement ne désire voyager dans cette poubelle volante. L’ingénieure passa sous silence la remarque et retrouva son sérieux devant la colère de son interlocuteur.

- Commandant, je ne vous apprends rien en affirmant que la morphologie d’un astronef n’influence pas sont comportement dans le vide intersidéral. Mais qu’en est-il dans le subespace?

- Comment puis-je le savoir? Je n’y suis jamais allé. Un technicien corpulent remit à Éléna Finch une pile de translex et s’installa derrière les moteurs ioniques du petit astronef, armé d’un appareil de mesure. Puis retourna s’asseoir à son pupitre, au fond de l’entrepôt.

- Comme vous le savez, il y a tout juste une décennie, un de nos plus éminents chercheurs, Youri Karpovich, a réussi à recréer dans son laboratoire les conditions prévalant dans le subespace. Il a découvert notamment qu’il n’était pas aussi vide que nous le pensions et pouvait se comparer à un vaste océan de particules d’une densité considérable. En conséquence, s’y déplacer nécessite une technologie très différente que celle employée lors de nos déplacements dans l’espace normal.

- Si nous sommes ici, c’est que vous avez réglé le problème.

- Tout à fait. Nous nous sommes inspirés de la façon dont se déplaçaient autrefois les mammifères marins dans les océans et nous avons mis au point un dispositif révolutionnaire permettant de faire onduler la structure de votre vaisseau lorsqu’il se déplace dans le subespace.

- Et ça fonctionne? Interrogea l’officier incrédule. Son regard bleu s’attarda sur les longues jambes de son interlocutrice.

- Nos tests le confirment. Son efficacité s’avère six fois supérieure à l’ancienne configuration de nos astronefs. La demande énergétique de ses moteurs ioniques étant faramineuse, nous avons été obligés de sacrifier une bonne partie de l’espace disponible et de son esthétisme pour aménager les accumulateurs et les différentes génératrices.

- Pardon de m’être emporté, Madame Finch. Je confesse que je m’attendais à autre chose en venant ici. L’important c’est que ce bidule fonctionne et me transporte en toute sécurité vers le système Déborah VI.

- Je comprends vos hésitations, Commandant. Si vous veniez avec moi à l’intérieur de l’Icarus? Je pourrais vous montrer ce que nous avons prévu pour votre confort et votre protection. Nous avons pensé à tout.

- Passez devant, je vous suis.

Éléna Finch monta, en compagnie du pilote, dans la nacelle installée sous le ventre rebondi de l’appareil et poussa le commutateur de la rampe mobile. La nacelle s’éleva à plus de cinq mètres au-dessus du sol et disparut dans la soute où reposaient, pêle-mêle, un vaste assortiment de caisses en exoplastique, une navette de secours et plusieurs unités de survie individuelle.

- Que contiennent ces caisses, Madame Finch?

- Divers instruments de mesure, du matériel de forage, des vêtements, des armes, de l’équipement médical et une foule d’objets indispensables à un explorateur qui se retrouvera bientôt à plus de cent quarante années-lumières de la plus proche base terrienne.

- Des armes? Sur quoi voulez-vous que je tire?

- Nous tentons d’envisager toutes les possibilités, car nous ignorons ce que vous trouverez là-bas. Peut-être serez-vous confronté à des bêtes sauvages ou à des formes de vie hostiles? Il est difficile de le prévoir à ce stade-ci. Vous ne pourrez compter que sur vous-même, c’est pourquoi nous avons rempli la soute de tout ce qui pourrait vous être utile.

Seamus Drake s’empara d’une grenade thermique dans l’une des boites, vérifia le dispositif de sécurité et soupesa le puissant explosif avant de le remettre à sa place. Son visage rugueux se durcit un peu plus.

- Je souhaite ne pas avoir à utiliser ces grenades. J’ai vu quels dégâts elles peuvent infliger et ce n’est pas joli du tout, croyez-moi.

- Je comprends. Prenez ce cube de mémoire. Les spécificités techniques de votre astronef et l’inventaire de la soute s’y trouvent. Si vous avez des questions ou des besoins particuliers - musique, lecture, programmes holographiques ou je ne sais quoi d’autre - je verrai ce que je peux faire. Le caractère unique de votre mission me permet beaucoup de latitude. Ses propos furent accompagnés par un clin d’œil suggestif.

- Je vous remercie. Si vous me montriez le reste du vaisseau? J’ai hâte de le visiter.

- Avec plaisir, commandant.



CHAPITRE 6

La fête battait son plein dans le hangar no: 16 de l’illustre base Orbitale Freedom Sept. Les opportunités de se réjouir étaient rares en cette période de grandes restrictions et la cinquantaine de convives en habits de soirée, composé pour la plupart des hauts dignitaires du gouvernement central, des ingénieurs et des techniciens ayant participé au projet, discutaient avec enthousiasme parmi les soldats chargés de leur sécurité. Seamus Drake, qui détestait les activités protocolaires, fut soulagé de voir la cérémonie précédant son départ se terminer au bout d’une heure. Après quoi, à tour de rôle, chacun y alla de son petit mot d’encouragement et insista, en fonction de son degré d’éloquence, sur l’importance de sa mission pour leur bien à tous. Devant cette ronde de louanges et de civilités creuses, le pilote ne laissa rien paraître du profond dégoût que lui inspirait ces invités aux manières soignées et qui, il n’y avait pas si longtemps encore, le croyaient responsables de l’écrasement de son vaisseau sur Titan et de la mort d’une majorité de ses hommes placés sous son commandement.

Dès que l’occasion se présenta, il déserta la réception organisée en son honneur et se réfugia dans le cockpit de l’Icarus. Bien calé dans le siège du commandant, les mains derrière la nuque, il s’imagina de retour dans la quiétude du Cosmos. Il s’était habitué depuis longtemps au silence absolu de la nuit spatiale, bercé par le ronronnement des moteurs et des systèmes de survie. Il aimait et recherchait cette quiétude. Au cours des années, l’espace était devenu son allier le plus cher et son rempart le plus sûr contre la folie. Il était même devenu, en quelque sorte, son confident dévoué, le compagnon fidèle de ses amertumes et de sa rancœur envers ceux qui laissaient mourir son monde naguère si beau et si débordant de vie.

- Excusez-moi, commandant. Puis-je interrompre vos réflexions? L’officier tourna son siège amovible vers Morticia Larsen qui venait de faire irruption dans le cockpit.

- Pardon, Madame la Présidente, je ne vous ai pas entendu arriver. Il y a longtemps que vous êtes là? La politicienne ordonna à ses gardes du corps de l’attendre à l’extérieur et referma la porte derrière elle.

- Une minute tout au plus. Votre esprit vagabondait très loin de cette base.

- Les souvenirs sont parfois les seules choses qui nous restent à la fin de notre vie. Oh! Excusez-moi, je manque de courtoisie. Prenez ma place.

- Je préfère rester debout.

- Comme vous voudrez. Au fait, je ne vous ai pas encore remercié.

- À quel sujet?

- C’est à vous que je dois tout ceci.

- Cette mission nécessitait un pilote inventif avec une grande force de caractère. C’est ce que vous avez démontré lorsque vous avez survécu une semaine dans l’atmosphère empoisonnée de Titan après l’écrasement de votre astronef.

- Outre sa température glaciale et la présence de méthane solide, ce n’était pas très différent des conditions terrestres.

- Permettez-moi d’en douter. Votre courage vous a permis de passer au travers cette épreuve sans une seule égratignure et de sauver d’une mort certaine cinq de vos hommes. Plusieurs personnes, dont je fais partie, considèrent cela comme un acte héroïque.

- Votre prédécesseur a pourtant essayé de me rendre responsable de la mort de mes compagnons. Sa bouche se tordit, exprimant une douleur refoulée.

- Où est passé votre optimisme légendaire?

- Voilà ce que des accusations mensongères peuvent provoquer chez un homme simple et fier qui a consacré sa vie à son travail.

- Vous avez été réhabilité par vos supérieurs. Alors pourquoi ce cynisme?

- On ne peut défaire aisément ce qui a été fait si habilement par certains. J’imagine que votre décision de me confier ce commandement a créé des dissensions parmi vos subalternes et les riches industriels martiens.

- Ne vous en faites pas pour moi. Dans une année, lorsque vous reviendrez avec la preuve irréfutable de l’existence d’une planète de remplacement et l’espoir d’une vie meilleure, ils verront que j’ai eu raison de vous le confier.

- Je suis honoré de vous avoir rencontré, Madame la Présidente. Vous devriez me laisser. L’heure du lancement approche et j’aimerais demeurer seul un moment. Je dois procéder à des vérifications et…

- Je vais ordonner l’évacuation du hangar.

- Vous ne laissez rien au hasard à ce que je vois.

- Un dernier détail, Commandant. Je vous recommande la plus grande prudence. Il y a tant de choses qui dépendent de cette mission.

- Je sais.

- J’imagine qu’il est inutile de vous rappeler de faire attention à ce vaisseau?

- Inutile en effet. On m’a parlé de son prix exorbitant. Espérons que ce sacrifice ne sera pas un coup d’épée dans l’eau.

- Si vous échouez, compte tenu des ressources nécessaires à sa fabrication, nous ne pourrons en fabriquer un autre avant plusieurs années.

- Je ferai de mon mieux, Madame la Présidente.

- Bonne chance, Commandant. Revenez-nous vite.

L’Icarus fut transporté par un convoyeur vers la plate-forme de lancement no: 13 située dans le secteur jaune de la station orbitale. Hormis Morticia Larsen, Jake Reinhart et un nombre restreint de dignitaires, très peu de gens assistèrent au départ de l’étrange astronef. Aidé de ses moteurs conventionnels, il s’éloigna de dix millions de kilomètres afin de les protéger d’une possible explosion. À bord, son pilote vérifia une dernière fois les réserves énergétiques de ses générateurs protoniques et les instruments de contrôle. Le front en sueur, Seamus Drake abaissa ensuite le levier qui fit basculer son vaisseau spatial dans le subespace et amorça alors, dans un silence quasi absolu, la première étape de son long voyage vers une région déserte de la constellation du Cygne. La déchirure spatio-temporelle qui précéda la disparition du petit astronef fut visible de la station orbitale et les observateurs qui s’y trouvaient surent, intuitivement, qu’ils venaient de remporter la première manche.



CHAPITRE 7

- M. Kilpatrick, avez-vous réfléchi à ma proposition? Demanda le type grassouillet, chauve et au teint hâlé qui venait de prendre place à ses côtés, sur un banc. Vous m’aviez promis une réponse le seize octobre et nous sommes le dix-neuf. Mon employeur n’est pas reconnu pour sa patience, sachez-le.

- M. Brooks, avant d’accepter, j’ai fait ma petite enquête. Je voulais savoir si ce que vous exigiez de moi avait des chances raisonnables de réussir. Car chacun sait que les responsables des services de sécurité ne sont pas tendres envers les traîtres.

- À vaincre sans péril, il n’y a point de gloire, Caporal. Ce vieux proverbe m’a servi de balise tout au long de ma vie et j’en suis fier. Il faut savoir prendre des risques si nous voulons survivre à cette époque sinistre et lugubre.

Un groupe d’ouvriers munis de masques traversèrent la salle de débarquement no: 9 de la station lunaire Indépendance et grimpèrent dans un monte-charge. Dans un des tunnels adjacents, le rugissement d’une déchiqueteuse et, en écho, celui d’une foreuse couvrirent bientôt leur discussion.

- M. Brooks. À l’avenir, évitez de m’appeler par mon nom et par mon grade. Si j’ai décidé de revêtir ces habits grotesques et de falsifier mon empreinte génétique avant de vous rencontrer, ce n’est certes pas pour rien. On pourrait se poser des questions sur la présence ici d’un soldat du N.T.U. accoutré en opérateur minier.

- Il n’y a rien à craindre de ce côté. Personne à part vous et moi ne sait que nous allions nous rencontrer sur cette base. Qui plus est, avant que vous n’arriviez, j’ai passé la zone au crible avec un fouineur (1).





1) Appareil de détection électronique très sophistiquée.

- À votre place, M. Brooks, je n’en serais pas aussi certain. Un ami technicien m’a parlé de caméras holographiques de la dimension d’un atome qui seraient, en fait, indétectables. La crainte de se faire prendre lui nouait la gorge. L’officier fit tout son possible pour dissimuler son état.

- Je suis prêt à courir le risque.

- Puisqu’il le faut, allons-y.

- Si je comprends bien, vous acceptez? Zack Kilpatrick fouilla sous sa veste en kevlar et en retira un paquet-cadeau.

- Je vais faire mieux que ça, dit-il à vois basse. Les spécifications techniques du moteur subluminique de l’Icarus ont été cryptées sur le ruban. Je vous remettrai la clé de codage, que j’ai personnellement conçu, lorsque l’argent aura été transféré sur mon compte.

- Vous êtes un homme plein de ressources, M. Kilpatrick. Je suis étonné par votre efficacité. Moi qui croyais que ces plans ultra-secrets seraient difficiles à obtenir, je me trompais. Comment avez-vous fait? Je suis curieux de l’apprendre.

- Un véritable séducteur doit être en mesure de convaincre n’importe quelle femme de ce qu’il exige d’elle est juste. Il caressa son épaisse moustache noire comme s’il s’agissait d’un bijou précieux.

- Ainsi, vous connaissiez Éléna Finch, l’ingénieure chargée du projet. Pourquoi ne pas me l’avoir confié lors de notre première rencontre sur Mars?

- Si je vous avais révélé cette information, votre patron ne m’aurait jamais proposé dix millions de crédits et une place à bord du premier astronef civil qui se rendra sur Terra Nova.

- Mon patron se moque de ce genre de détails. Seuls comptent les résultats.

- Une personne aussi fortunée peut se permettre quelques risques, pas moi.

- Et celui qui a soif de puissance a aussi besoin d’amis puissants. Je m’occupe du transfert de vos crédits à mon retour. L’homme dissimula le paquet-cadeau dans sa mallette et inspecta les alentours de la salle de débarquement avec la vigilance d’un conspirateur professionnel.

- Avant que vous ne partiez, M. Brooks, faites-moi une fleur et dites-moi pourquoi votre patron désirait ces plans secrets. Nous ne saurons pas avant une année si cette planète est habitable.

- Je croyais que vous l’aviez deviné.

- J’aimerais l’entendre de votre bouche.

- Dans l’éventualité où elle le serait, il souhaite être le premier industriel à y mettre les pieds et à contrôler ses ressources. En cela réside le secret de son immense fortune.

- Et dans le cas contraire?

- Cette nouvelle technologie lui assurera une maîtrise totale des voyages spatiaux extra-solaires et le monopole des minéraux situés sur des mondes éloignés, grâce à sa future flotte de vaisseaux-cargos ultramodernes.

- Je doute que le gouvernement central laisse faire cela.

- Vous sous-estimez le pouvoir de l’argent. Sur ce, je dois vous quitter. Une navette m’attend.

L’homme chauve, vêtu avec élégance, se leva et prit la direction des docks, à travers le brouhaha des machines et des ouvriers. On pouvait lire sur son visage buriné, la satisfaction du devoir accompli.



CHAPITRE 8

Le vaisseau terrien émergea du subespace trente-neuf heures huit minutes et cinq secondes après son départ du système solaire et seule une insignifiante altération de l’espace-temps souligna son retour dans l’espace normal. Le pilote désactiva le système de propulsion imitant le mouvement ondulatoire des cétacés et actionna les moteurs conventionnels qui lui permettraient d’atteindre, au besoin, une vitesse proche de celle de la lumière. Puis, le petit astronef argenté poursuivit sa course vers une orbite sécuritaire, à cinq milliards de kilomètres de la Géante verte qui étincelait comme une émeraude dans ce système stellaire sans planète connu sous le nom éminemment poétique de GXB-142.

Son immense voile solaire déployée, l’Icarus commença à s’abreuver à l’étoile de classe F et les rayons mortels expulsés par l’astre s’emmagasinèrent dans les générateurs protoniques du vaisseau. De sa cabine, Seamus Drake contrôlait la délicate manœuvre à l’aide de ses instruments. Son inquiétude grandissait à mesure que les niveaux d’énergie progressaient. Les chiffres inscrits en lettres de feu sur le panneau de contrôle principal lui permirent de réaliser à quel point les forces cosmiques en présence étaient grandioses, et que le moindre incident durant ce processus hasardeux pouvait lui être fatal.

- Tu devrais faire attention si tu ne veux pas partir en morceaux, marmonna Seamus Drake pour lui-même. Il ajusta avec précaution le circuit d’alimentation principal, évitant une surchauffe des bobines thermiques.

- Vous m’avez appelé, commandant? Celui qui se croyait l’unique occupant du navire tourna brusquement les talons et considéra la femme élancée derrière lui.

- Évelyne, que fais-tu sur mon vaisseau? Personne ne m’a parlé que tu serais du voyage. Le pilote, se croyant victime d’une hallucination, cligna plusieurs fois des paupières. Une arme à particules brillait dans la main de l’officier.

- Évelyne? N’est-ce pas le nom de votre ex-femme? L’explorateur remit le pistolet fait d’un métal bleuté dans son étui et examina la nouvelle venue des pieds à la tête. Ses cheveux d’un roux éclatant encadraient à la perfection son visage marqué par de grands yeux verts, un nez bien droit et des lèvres boudeuses.

- Alors qui es-tu?

- Je me nomme Céleste et je suis une androïde de classe 5. Pourquoi semblez-vous si étonné de me voir? Ma présence à bord est mentionnée dans l’inventaire que l’on vous a remis avant votre départ.

- Je me suis dit que j’aurais tout le temps de le consulter pendant le voyage.

- Je comprends mal pourquoi mon apparence vous contrarie autant.

- Si je te parais troublé, c’est parce que tu es la copie conforme de mon ex-femme. Quelqu’un a manifestement décidé de se moquer de moi en te créant à son image. D’ailleurs, je crois connaître le responsable de cette farce ridicule et je t’assure que ce guignol saura de quel bois je me chauffe à mon retour sur Terre. Rassuré, il retourna à la surveillance de ses instruments de contrôle.

- Vous désirez faire du feu?

- Oublie ce que je viens de dire. Puisque nous voilà enfermés ensemble durant des mois, raconte-moi ce que tu sais faire. Peut-être me seras-tu utile à quelque chose, après tout.

- Mes concepteurs m’ont doté de nombreux programmes utilitaires, dont ceux de médecin et de psychologue. Ils ont aussi incorporé dans ma mémoire virtuelle un programme de navigation d’urgence, dans l’éventualité où vous seriez incapable de piloter cet astronef. Seamus toucha la peau synthétique qui recouvrait la joue de l’androïde et s’assura qu’il ne rêvait pas.

- Je n’ai jamais rencontré d’être artificiel aussi perfectionné. Tu es sans doute de la dernière génération de compagne robotisée. À en croire la rumeur, aucun homme forcé de travailler dans les endroits reculés de notre bon vieux système solaire ne devrait se passer de tes services.

- Je suis davantage qu’une simple compagne robotisée. J’ai été fabriqué pour vous assister durant cette expédition et votre voix a provoqué mon réveil. Puis-je vous aider?

- Pas pour le moment. Je dois surveiller le niveau de ces accumulateurs dit-il, son index pointé vers une série de cadrans. Je préfère m’occuper de cela moi-même si ça ne te gêne pas.

- Je serai dans mon cagibi si vous avez besoin de moi.

- Entendu.

Céleste quitta la cabine de pilotage de l’Icarus de sa démarche souple et résignée, comme l’aurait fait la femme qui a servi de modèle à ses concepteurs. Après son départ du cockpit, une curieuse expression s’était dessinée sur la figure râblée de l’explorateur. Armé de ses précieux outils, il pénétra dans le tunnel d’entretien menant aux générateurs et aux accumulateurs aménagés derrière la soute. De cet endroit exigu, il effectua une série de contrôles de routine et, vingt minutes plus tard, il retourna au poste de commande en grommelant.

Il chercha au fond de lui les raisons de son mécontentement et s’interrogea sur les motifs réels de la présence de l’androïde sur son navire. Était-elle là pour l’aider comme elle le lui avait affirmé? On l’avait sans doute programmé pour le surveiller et l’empêcher de faire des bêtises. Les grands bonzes du N.T.U. n’avaient pas l’habitude de faire preuve d’indulgence, en particulier envers ceux qui critiquaient ouvertement ses politiques. Tout compte fait, la présence inattendue de la femme-robot n’annonçait rien de bon.

Le pilote terrien passa les jours suivants à observer les niveaux énergétiques de ses générateurs et à craindre que le dispositif de captation des rayons cosmiques - composé d’une voile solaire, d’un puissant régulateur calorifique et de convertisseurs symbiotiques en béryllium - tombe en panne. Sans ce système, il lui serait impossible de poursuivre son voyage vers Déborah VI ou encore de regagner la Terre dans des délais humainement acceptables avec ses moteurs ioniques conventionnels.

Au cours de l’opération, Seamus Drake ne s’accorda que de brèves périodes de repos. Car cette nouvelle technologie pouvait s’avérer inadéquate ou instable. Trop de choses dépendaient du délicat processus de captation énergétique et il ne voulait pas compromettre ses chances par sa négligence ou par une inattention de sa part.

À la fin du quatrième jour, tout fut enfin prêt pour la seconde étape de son périple et l’objectif ultime de sa mission: la planète baptisée Terra Nova. Les puissants moteurs subspatiaux de l’Icarus s’embrasèrent, entraînant une nouvelle déchirure dans l’espace-temps. L’astronef s’y engouffra à l’aide de son étrange mouvement oscillatoire et disparut dans un brusque flamboiement de lumière rouge et bleue.



CHAPITRE 9

Seamus Drake s’enfonça un peu plus dans son siège en plastimousse. Bien qu’il en fût à son 6e saut dans le subespace, il n’arrivait toujours pas à s’habituer à cette sensation de retournement et de chute vertigineuse qui accompagnaient invariablement son retour dans l’espace normal. L’absence de nourriture dans son estomac atrophié l’empêcha de vomir (1) et au bout d’une minute, les nausées cessèrent et il put se concentrer sur la suite de la manœuvre.

À soixante-cinq millions de kilomètres de son point de chute, il remarqua sur ses détecteurs longue portée l’étoile attendue. La faible magnitude de l’astre, correspondant au centième de son soleil, l’obligea à positionner l’Icarus sur une orbite rapprochée. Les caractéristiques des deux géantes gazeuses de ce système stellaire sans importance, distant de cinquante-neuf années-lumière de la Terre, furent notées dans les registres informatiques du vaisseau, davantage pour tromper l’ennui que par une véritable curiosité scientifique envers les Nouveaux Mondes qu’il côtoyait.


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