Excerpt for ... à Brumski... by H.T.Fumiganza by L'UrbaineDesArts Editions NovelingPress, available in its entirety at Smashwords

H.T.Fumiganza







Auteur: Encore un enfant de la banlieue, H.T Fumiganza 37 ans depuis la veille. Fruit d’un métissage heureux puisque né de père Prukméne, ouvrier puis vendeur à la RNUR, bâtisseur et propagateur des Renault 12 et 16, et de mère Chauvignonne, femme au foyer, reine en exil de la tarte aux pommes. Assortissant son prénom très vendeur à un je m’en fichisme intégral, il montre ici une grande invention formelle mais sans abandonner cette tendresse ironique et charnelle qui est sa ligne mélodique. ‘se fout du monde quoi mais en mesure et sans gêner jamais la manœuvre des chars.



















n°6062 a

ISBN 2-916006-06-0










à Brumski…


Livre: …énarque fraîchement démoulé, promotion Emile Buisson 1989, il a encore toutes ses dents et assez d’impatience. Elle est blonde, mieux qu’au cinéma, personnalité parisienne, vedette à Cherbourg et ailleurs, lors d’une soirée inaugurative ils se rencontrent, il veut plaire, elle le remarque comme on distingue un cheval pour la boucherie: « Connaissez-vous Brumski? ». Il pensait que ce serait encore une fois Brahms qui tomberait. Non Brumski,‘connais pas, il devrait? Il part à la recherche d’un écrivain confidentiel quoique célébré à bas bruits; un qui n’est pas au programme: Brumski qu’il pense innocent et martyre, pas à pas il le découvre criminel et agissant. Deviendra-t-il l’une de ses victimes, ou pire l’un de ses personnages?

Il y a le Président L.de B. ex-secrétaire d’état giscardien, des bibliothécaires blondes et belges, un commissaire des années cinquante, pelucheux mais très humain, un desperado suisse variqueux, des secrets d’état en caisses clouées et des proxénètes ajacciens, un monde déjà!

Ainsi que le déclarera avant son supplice El Mauriaco, toréador catholique, victime et héros d’une double exécution capitale: « Tout cela est burlesque certes, mais rigoureusement burlesque! »

Comme il y a des romans noirs, un roman blanc et moderne, repeint de frais, aéré pour ceux que la littérature parlophone actuelle ne… pas… Un roman romanesque qui défleurit les jeunes filles et fane les C.R.S dans la haute tradition du dé… potage à la française, un roman pour les incendiaires de comptoir et les déprédateurs de sanisettes, tous ceux qui ne prennent pas le plomb dentaire pour de l’or natif.

Un auteur donc!






L’Urbaine des Arts

Librairie Editoriale,

prés Paris, Seine & France.

P. L. NOUNE












à Brumsky...



roman













______________ k ________________

· Aux Editions de la Librairie du Pont des Lôges ·

B L A U S A S C











1.






"Elle" était là et je ne l'avais pas vue, parce que je ne l'attendais pas, parce qu'elle ne viendrait plus.

Jean-Pierre K. était prés d'elle, parlant, la main sur son bras nu, comme il savait faire: confiant et toujours un peu frère avec les dames, sans doute il lui parlait de sa femme, il parlait toujours de sa femme à ses maîtresses, c'était auprés d'elles qu'il la célébrait le mieux.

Lise-Marie K. n'était pas loin, à portée de rire et de compliment, bien sûr elle n'écoutait pas, pourtant en tendant l'oreille elle aurait pu entendre, or elle ne tendait rien, trop de paresse, rien, pas même ses seins modiques, ce soir elle ne dépensait que son rire, sans compter, comme les mariés lancent dans les pays du sud de la monnaie aux gosses du village à la sortie de l'église.

Et de fait nous étions tous un peu ses enfants, et aucun n'était riche, la noce n'était pas gaie et moi je ne me baisserai pas pour ramasser son argent, elle le savait et m'en voulait, de cela aussi.


"Elle" était blonde, oh bien mieux qu'au cinéma.

Je ne voulais pas venir à elle, par les K., j'aurais même détesté cela, je crois.

-Monsieur le Secrétaire Général qu'est-ce que tu fous là!

C'était Lonla, un camarade de promotion, "un meilleur ami à moi", j'en avais quelques uns, il en faut à Paris, mais celui-ci savait se montrer encore fidèle quand il ne pouvait plus être loyal.

Lonla travaillait dans le cinéma, au Centre National, ou je ne sais quoi, un organisme para, péri, une tutelle enfin quoi.

Il y était entré à la sortie de l'Ecole et depuis comme moi il servait de Secrétaire Général à un plus ancien que nous qui présidait sans gloire.

-Tu la connais?

-Si je la connais...? Ah tu veux dire...? Ben oui comme tout le monde, je vais au cinéma!

-Tu pourrais pas me la présenter!

-Comment veux-tu que je te présente quelqu'un que je connais pas?

-Démerde-toi mon vieux! Que ça se fasse!

Lonla avait toujours eu de l'admiration pour moi, nous étions un peu camarades d'enfance, mettons que nous avions eu huit ans à Nantes en même temps, un vélo chacun et le goût de pédaler, rien de plus et quinze ans après nous nous étions retrouvés parisiens et cagnards ensemble, à la vérité c'était plutôt lui qui m'avait retrouvé, je confesse que de mon côté je n'avais pas beaucoup cherché.

Bien sûr des deux, j'étais le mieux doué, mais il s'était proposé tout de suite pour tenir le camp, il s'était voulu en quelque sorte mon Berthier, à moi de nous faire une carrière.

Je l'avais déçu, je le décevais un peu plus chaque jour, et à trente-cinq ans passés nous en étions encore à servir, quelques fois je devinais qu'il avait le regret que je ne fus pas mort jeune, en pleine gloire sous la mitraille, malheureusement les rues de Paris étaient plus sûres que la rumeur ne nous renseignait et le Pont d'Arcôle sans faction d'autrichiens installée, je le traversais d'ailleurs sagement tout les soirs en revenant du secrétariat général.

-Attends là deux minutes, je vais t'arranger ça!

Berthier, pardon Lonla, était astucieux et posé, cela lui avait valu un flatteur 33° rang au concours de sortie.

-Mister Papadiankis may I presente to you a friend of me, the best friend of me mister...

Sa note d'anglais lui avait fait rater la Préfectorale.

A la manière d'un skieur nautique et à la suite de Papadiankis énorme Chris-Craft éclaboussant nous nous engouffrâmes dans les salons.

La voie Papadiankis passait par le buffet où il but trois coupes de champagne et se chargea en petits fours et canapés saumonés, son smoking blanc froissé/taché avait des poches imperméabilisées et larges comme des réservoirs auxiliaires, il planta aussi quelques drapeaux sur des starlettes convoitées, attrapa une paire d'escarpins en vitrine, nous inaugurions entre autres ce soir-là les vitrines, boutiques, arrière-boutiques et vendeuses d'un cosmopolite chausseur transalpin, et arrivé à la table où "Elle" était, tellement seule et entourée, il lui posa deux phrases anglo-hélléno-obscénes dans l'oreille, elle éclata de rire, écarta d'elle J-P.K, elle le répudia même et se laissa déchausser et chausser par Papadiankis l'énorme et boulimique grec.

Même vacciné, et tout les rappels effectués, les femmes souvent me gênaient, il y avait dans cette scène une indécence prodigieuse, à laquelle le paternaliste J.P.K n'atteindrait jamais.

-Le grec l'a baisée, et elle s'en souvient encore! Murmura Lonla.


*


Enfin j'y étais!

Prés d'Elle, autour d'Elle, à côté d'Elle.

Bien sûr je n'étais pas seul, J.P.K repoussé sur l'aile gauche n'était plus d'aussi bonne humeur et même il voulait se venger, de qui? De moi sans doute, j'étais le moins dangereux à cette table.

De toutes les manières, le couple K. m'en voulait.

Je ne leur avais pourtant rien fait, ils me reprochaient, je crois, de n'être pas l'amant de Lise-Marie, voila tout, c'était une insulte faite à leur conjugalité compliquée et spectaculaire.

Mais pour ma part j'en avais plus qu'assez de m'angoisser après les feuilles de résultats.

Or la sexualité ouverte de Lise-Marie K. était un examen qualifiant et sans session de rattrapage, ni seconde chance.

Même Lonla m'en avait voulu, d'avoir refusé l'obstacle, mais lui depuis m'avait pardonné.

J.P.K, je le sentais mauvais, rien de pire qu'un mondain blessé, Lonla, qui devinait le danger pour moi, cherchait des yeux un pic à glace avec quoi l'achever.

Le plus étonnant c'était que la foule, cette foule tellement particulière et encore tellement foule venait à nous, et sans modestie c'était le couple que nous étions devenus, "Elle" et moi, qui l'attirait, et si J.P.K s'obstinait à nous coller, dans un marquage technico-tactîque guère glorieux, Papadiankis avec un tact surprenant et parce qu'il connaissait les femmes sur le bout de ses doigts boudinés s'était envolé les poches vides vers les buffets, il s'était envolé de toute sa légèreté d'homme du monde, et du meilleur aurait ajouté Lonla.


Dans ces moments éruptifs, je ne prenais plus trop de précautions. Alors je parlais devant l'assemblée mélangée où l'armateur grec à quai côtoyait le professeur au Collège de France faiblement toilé, j'avais cette ressource-là de pouvoir articuler à l'infini, de faire montre de brillant à défaut d'originalité, j'avais du goût pour le vol à l'étalage et de la mémoire, beaucoup de mémoire, je ne me souviens pas d'en avoir jamais manqué, même si bien sûr je truquais, l'essentiel de ma culture venait de l'Ecole et surtout de ce labeur quasi phonétique du grand oral que j'avais préparé avec Lonla quinze heures par jour, huit mois durant.


Mais depuis ma sortie de l'Ecole j'étais redevenu paresseux et assez indifférent, j'avais bien acquis quelques nécessaires notions éthiques et comptables: savoir truquer un bilan certifié, évincer d'une nomination un ami mieux préparé que soi, ou bien encore comment se faire servir deux fois une prime statutaire qui n'existe officiellement pas et que l'on se doit de taire par esprit de corps et transpiration solidaire.

Mais à mesure où je ne lisais plus que ce qui pouvait m'être utile, je m'estimais moins, c'est absurde, mais il m'a toujours semblé que l'on ne s'exerce que par les livres, que le seul monde honnête, éveillé, utile est dans les livres et que la vie réelle n'est qu'un endormissement morbide, je paressais dans un fond de caveau, dans le monument bourgeois à ma carrière.

-... alors sans doute avez-vous lu Brumsky?

J-P.K en une manoeuvre enveloppante dépourvue d'honneur et de fierté venait d'enfoncer mes défenses qui n'étaient d'ailleurs pas en place.

Je me tus et restait silencieux, trois minutes, et autour tout avait cessé, j'aurais dû remonter à l'assaut, parler au moins, mais rien ne venait.

-Oui vous ne l'avez pas lu quoi...

Maintenant tout le monde me regardait, ceux de la table et ceux de la foule debout, tous remarquables, mais combien parmi eux avaient lu Brumski, pourtant pour chacun à ce moment et en toute honnêteté, il était inconcevable d'ignorer Brumski dans ma situation.

Oui, tous me regardaient et surtout Lise-Marie K. qui avait quitté sa table pour nous rejoindre, me voir là vaincu, enfin aux pieds de leur couple couronné.

-... vous savez que notre amie adore Brumsky!... il faudra vous y mettre...

Alors je me tournais vers "Elle", je me rendais à "Elle".

Elle se leva, elle se mit debout sur ses escarpins neufs, sourit alentours comme un pontife bénissant, elle allait partir et je ne serais jamais pardonné.

Lonla pouvait préparer les valises, ce serait bientôt la province et plus loin l'exil insulaire.

-Brumski dédicacera ses livres le mois prochain... je crois c'est à la Librairie Dupont des Loges vous viendrez, je pense...



Elle était partie et moi presque sauvé.

Un mois c'était un sursis qu'elle m'offrait... je ne savais pas... Mon Dieu, non, je ne pouvais pas savoir, n'est-ce pas vers quoi elle m'envoyait? Vers Brumski... et retour? Ou aller simple?
























2.





Je me levais à huit heures et demi, en retard ni en avance, je pouvais bien arriver au Secrétariat-Général à dix heures, de toutes les façons, le Président L de B. n'était jamais là avant dix heures et demie et je n'étais rien hors de sa présence, passé dix heures et demie je pouvais enfin exister, enfin être moi, c'est à dire lui ressembler le plus possible, traiter les dossiers, parler en son nom soit le plus souvent me taire et faire taire, actionner les uns, téléphoner aux autres quand une information sortait ou pire qu'un article nous serrait de trop prés, nous étions un organisme public qui craignait par dessus tout d'être publié.

Alors il me fallait agir comme il aurait fait lui-même s'il n'y avait pas eu l'âge, une certaine paresse digestive et de lourds antécédents ministériels qui commençait à lui peser, il avait été secrétaire d'Etat à l'Information puis à la Coopération de Giscard et il en avait conservé une prudence archiépiscopale.

Ma situation était d'autant plus injuste et difficile, qu'à l'origine, il n'y avait pas de Président, le Secrétariat Général était un organisme dirigé par un Secrétaire Général comme son intitulé l'indiquait, qui aurait pu, qui aurait dû être moi, moi seul et couronné.

Et puis voilà à la faveur d'un reclassement difficile, d'une succession d'Espagne compliquée, il avait fallu trouver à L de B. un point de chute et l'on avait sommé, orné le Secrétariat Générale d'une Présidence inutile, décors pâtissier et superfétatoire.


*


Notre lit était froid, Ann-Ives était partie depuis deux heures au moins, j'aurais voulu bander, en pensant à elle, hommage timide, dépôt de gerbe, je cherchais dans les draps, mais je n'y trouvais pas la plus petite trace de parfum, d'odeur, c'était comme si elle les emportait, ses parfums, ses odeurs, avec elle au matin.

Nous dormions ensemble depuis cinq ans pourtant.

Anglaise sur la réserve, notre lit conjugale l'avait effrayé au départ, ce schooner surpeuplé, elle avait eu du mal à se faire à la coutume barbare: partager une couche à deux, supporter un monsieur dans le dos, qui fait des miettes, met ses mains froides n'importe où sur votre peau et vous baise à toute heure et souvent par surprise, enfin sans trop de loyauté. Du temps pour croire à cette amour de garnison que je lui proposais, du temps aussi pour organiser les quarts et la surveillance.

Mais l'indigène y était si attaché qu'elle s'était enfin rendue à la pratique gauloise du biplace de voltige.

Je n'aurais pas transigé, car pour moi être un adulte, c'était cela et seulement cela: partager les nuits froides de quelqu'un d'autre, avoir toujours un sein à portée et une bouche à éveiller.


Au total, j'aimais Ann-Ives et de son côté les comptes étaient vite faits aussi: elle ne m'aimait plus.

C'était si simple qu'il m'avait fallu jusqu'à ce matin pour le comprendre.

Mais si, sans quoi elle n'aurait pas emporté ses parfums, sans quoi elle ne m'aurait pas laissé seul, là, petite cuiller dépareillée.


Je m'habillais.

En temps normal, j'y mettais un certain soin, et même de l'élan mais aujourd'hui non, je passais un pull et un pantalon noirs circonstanciels, une veste très grise mais qui m'allait bien, aujourd'hui n'était pas un jour comme les autres, pour la première fois de ma vie, j'étais quitté.


*


Je marchais dans Paris en cette heure paresseuse où les employés de la voirie s'appuient un peu plus sur leur balai, où les bistrôtiers baillent et se trompent dans leur fausse comptabilité, quand la Seine somnole mais s'entête.

Je tenais de mon père, le Conseiller, de longues jambes et ce goût pour les grandes traversées parisiennes, la marche hypnotique. Mère qui était plutôt petite détestait cela et nous appelait ses "Somnambulics" du nom d'un numéro de cirque, célèbre, parait-il, dans les années 50.


Arrivé à mon bureau, j'allumais mon ordinateur, il afficha la liste des messages de ma boîte aux lettres, Ann-Ives en rouge clignotait, elle n'avait pas même pris la peine de m'écrire, et s'était contenté d'une vidéo d'Adieu qu'elle avait enregistrée la veille dans la cuisine sur un bout de cassette porno inusitée.

Je montais le son, mon assistante entra, je ne l'avais pas choisie, c'était une grosse femme que le Ministère nous avait détachée, une méridionale très fonctionnaire de base qui me prenait pour son fils:

-Oh là vous êtes fatigué vous?

-... oups! oups! salope! Tu la sens bien là!...zouip!...Voilà tou comprends cé né peut plous douré, alors jé mé pars, jé nous quitte but... jé t'aime tou sais pasque... I think so... jé crois... n'est-ce pas nous sommes heureux... until... yousque...?

-C'est votre petiteux...? Oh là là elle fait une petiteux tête elle aussi... mais qu'est-ce ils ont tous-se les jeunes de pas s'amuser jamais, vous pouvez me croire que moi si ça me revenait té...

-... purquoi? Purquoi tu as fait ça? Why... that's so crioul... cruel!

-Ah bon voilà qu'elle pleure maintenant, ça s'arrange pas ô Bellochi!

-Ah ne m'appelez pas Bellochi, madame Tosello... je vous en prie c'est proprement insupportable! Qu'est-ce que ça veut dire? Imaginez si quelqu'un entrait!

-Mais c'est gentil Bellochi!

-Eh bien justement votre gentillesse vous pouvez...

Le téléphone sonna, enfin c'était l'ordinateur qui sonnait, le progrès qui voulait ça, en plus de sonner, le mien réchauffait les croissants et passait le café.

En même temps que sur l'écran Monsieur Wazokata depuis Osaka, mon homologue japonais, diplômé de l'Université de Tokyo, me souriait, sans que je sache pourquoi?... ah puis aussi Ann-Ives qui était toujours là, qui n'en finissait pas de me quitter et brandissait Hibernation, "le journal de la gauche ronflante", en pleurant... et Lonla, il ne manquait plus que lui, il s'invitait, je ne sais comment et réussissait toujours à rester seul en piste, il avait des astuces informatiques que j'ignorais. Enfin, je n'étais pas mécontent, au moins il m'avait débarrassé de Wazokata qui décidément était de plus en plus matinal.

-... dis donc monsieur le Secrétaire Général on fait la une!

Lui aussi avait en main un exemplaire de ce canard. Je ramassais le mien et me calais face à la caméra.

-Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

-T'as pas lu, page 14, à la rubrique mondaine, y a une photo de toi!

-... page 14... 'daine... ah la vache!

C'était bien moi, enfin moi prés d'Elle, hier soir. Il y avait aussi J.P.K qui souriait comme s'il avait été prévenu. Vraiment je ne me souvenais pas.

-Eh t'as vu, j'y suis aussi... l'épaule, là à gauche c'est moi... on voit une oreille aussi, sûr ma mère va faire encadrer la photo... là-dessus vous avez l'air collé pour de bon!

-Oui, bien, bon, écoute j'ai du travail et...

-Attends sois pas pressé, 'manquerait plus que ça, tu sais que j'ai cherché pour ta petite histoire, ce que tu m'as demandé cette nuit... pour ton Brumski, la moitié du personnel du Centre est dessus depuis ce matin, mais jusque là rien, inconnu au bataillon, j'avais pensé trans-avant-garde, cinéma expérimental mais rien... ce serait pas l'un des bâtards de Chris Maker?... enfin écoute, on va encore chercher, mais ça se présente mal, à mon avis ils se sont foutus de toi. Allez je te quitte il y a mon bwana qui me sonne!


Brumski, je l'avais oublié celui-là! Quelle date avait-elle dite déjà...? Le mois prochain. Et nous étions Lundi, déjà.


*


Entre midi et deux heures, n'ayant pas "d'invités à traiter", je passais à la Librairie Loucat-Debeurde en face du Secrétariat-Général.

Elle était tenue par un couple un peu effrayant, elle, Mademoiselle Debeurde, grosse lunettée, sage et méritante, très lot de consolation pour distribution des prix et lui, Monsieur Loucat, grand, casqué de cheveux gris à la Léo Ferré, muni d'un drôle d'accent invérifiable, sud-sud-ouest, toujours en tricot de peau kaki, il n'avait qu'une passion, outre les livres, c'était ce qu'il appelait le "vélocisme urbain" et qui était un mélange de débordement kamikazé et de vélocipédisme hégélien pour centre-ville sur encombré.

Il en faisait partout, il livrait à vélo, mangeait à vélo, traversait sa librairie étroite à vélo pour vous chercher des livres introuvables qu'il trouvait. Il était même parait-il monté au deuxième étage de la Tour Eiffel à vélo et quand je commandais un livre, j'étais à peu prés sûr de le voir surgir à vélo sur mon palier le lendemain à midi, minuit et même au petit matin son paquet à la main.

Car ils n'avaient pas d'heure, ils ne fermaient jamais, on ne savait comment ils se débrouillaient, il y avait toujours une connaissance pour leur tenir le magasin, à toute heure du jour et de la nuit. Ils avaient confiance et il faut bien reconnaître à regret, que l'on vole de moins en moins de livres, les statistiques sont formelles là-dessus, pas la plus petite recrudescence en vue.

Pour ma part, de leur Librairie, je ne connaissais que la face diurne et exposée.


J'entrais, il y avait un Garde républicain en grande tenue encombrante et sabre d'apparat derrière le comptoir.

Je ressortais bien sûr.

Qu'est-ce qu'il se passait encore? Est-ce que je ne devenais pas fou? Ou bien je me trompais de cosmodrome et c'était au moins la troisième fois ce matin?

Je regardais à travers la vitrine, mais non, il était bien là et même il me souriait.

J'en étais là, et le nez collé à la vitrine quand la grosse Mademoiselle Debeurde arriva, un filet plein de provisions à la main.

-Ah Monsieur..., comment allez-vous, vous n'entrez pas? J'ai reçu des nouveautés... J'avais oublié le mou pour ma chatte, heureusement le Chef Gendreau est bien complaisant.

-Bonjour Madame... oui bien sûr.

Nous entrâmes dans la boutique tintante, la grosse remercia le Chef qui salua et prit congé en traînant son sabre.

-Il est fatigué, il était de perron à l'Elysée. Qu'est-ce qu'il fallait pour vous Monsieur...?

-Moi? Je... je vais regarder un peu... faire le tour des tables...

-Faites... faites...

C'était ridicule mais j'étais comme un adolescent qui n'ose pas acheter un journal porno, je craignais de lui demander du Brumski, après tout je ne savais même pas ce que c'était Brumski comme genre?

Romanesque franchement péjoratif? Régionaliste? Situationniste? Transmoderne allusif ou Rétroconfesse rétif?

Après trois quarts d'heure de lecture diagonale, je me décidais enfin et m'approchais de l'escabelle sur quoi la grosse grenouille lunettée était perchée et je déclarais sans plus de précautions:

-Je voudrais du Brumski!

-Hein quoi!

Elle tomba, lourdement bien sûr.

Je l'aidais à se relever:

-Excusez-moi, je ne savais pas...

-Ce n'est pas grave, d'autant que j'ai à faire en bas aussi...

A ce moment le cycliste entra dans la librairie sur les freins et alla s'écraser contre un présentoir Harlequin, belle pièce de D.C.A dont les magasins de munitions toujours grassement approvisionnés amortirent le choc.

-'tain à cinquante centimètres prés je percutais les Editions de Minuit! Et là pour le coup j'étais bon! Et qu'est-ce tu fais là par terre ma Poupougne?

-C'est monsieur... Il... il m'a demandé du Brumski.

-Ah ouais...

Le vélociste me regarda comme il ne m'avait jamais vu, j'en fus troublé.

-Ouais... ouais... voyez-vous ça... Et bien... mais nous allons vous trouver ça... voyons... ouais le mieux ce serait peut-être que vous repassiez ce soir?

-Oui, en effet, j'ai un rendez-vous... vers quelle heure peux-je?

-Minuit et demi... une heure... dans ces eaux vous voyez?

-Bien d'accord.

Je quittais la Librairie avec l'impression d'avoir fait un pas important, au moins de m'être mis en marche vers Brumski.

Enfin! Il m'avait fallu trente-cinq ans.

*


L'aprés-midi se passa triste et compliquée, la Cour des Comptes m'avait envoyé son rapport sur le Secrétariat-Général, et le Président m'avait chargé des observations.

Ils n'avaient pas trouvé grand-chose, ils nous reprochaient quelques peccadilles, des fausses factures qui n'étaient pas au format administratif, quelques notes de frais virgulées à la louche par notre président ainsi que la location et l'utilisation exclusive et quasi-compulsive d'une cabine de téléphérique aux Arcs durant 19 jours et nuits consécutifs, et plus grave en Décembre, en pleines vacances scolaires.

Je me décidais à appeler P.K il était de deux promotions après moi et faisait des ménages à la Cour en attendant une nomination plus sensationnelle au Foyer des Arts Collectifs ou au Grands Magasins du Pouvoir.

Ce fut Wazokata qui me répondit, il était toujours aussi souriant bien que très occupé, puisqu'il était sur le dos d'une jeune fille dactylographe.

-Scuse-me dear Wazokata, it's a mistake. Well so long! Good trip! See you later!

J'appuyais sur une touche de mon clavier, mais ce fut pour entendre les trompettes avec quoi Lonla se faisait annoncer sur tout les écrans qu'il parasitait:

-... dis donc ton Brumski, rien, toujours rien, on l'a même pas identifié, pas la moindre critique anthropométrique au sommier, et j'ai mis tout mes stagiaires sur le coup... je te rappelle si j'ai du nouveau...

-Merci Lonla... disparais des écrans, 'faut que j'appelle la Cour!

Enfin, j'obtint P.K. Il était gêné, parla une heure pour ne rien dire, avant de me lâcher enfin, avec une ingénuité fondante de bonnîche exaspérée par la duplicité de ses maîtres:

-... vous comprenez monsieur le Secrétaire Général, enfin si vous me le permettez, je vais être franc avec vous, le secrétariat Général est quelque peu fragilisé par la situation même du Président L de B. On le dit malade, et de fait, j'ai là ses analyses biologiques transmises par les Renseignements Géné... enfin il a le taux de protéase dans les chaussettes... et puis... et puis il y a ses amitiés politiques passées qui ne comptent pas pour rien et même commencent à peser très lourds...

Ainsi c'était cela!

J'avais le sentiment pénible de m'être embarqué sur un rafiot pourri, la fin de L de B. risquait de torpiller ma carrière en haute mer, oh bien sûr, je retrouverais toujours ce minimum vitae à quoi me raccrocher, ce gilet gonflable d'ancien de l'Ecole qui me vaudrait une présidence quelque part en pays crotté et toutes les annuités nécessaires de confort mais je risquais de devoir dire Adieu à un destin parisien, et tout cela par la faute d'un giscardien, alors que je croyais la race éteinte depuis longtemps, la vie est bouffonne quelque fois.

Et que dirait Lonla? Que penseraient-ils de nous? Lui qui m'avait vu grand.


Je voulus appeler Mère mais je ne réussis qu'à me brancher sur une visioconférence planétaire entre collègues pakistanais et australiens, une sorte de partouze intellectuelle quant à la survenue de la logique floue (fuzzy logic) dans les comptabilités nationales (Nationals Comptabilities), ils me proposèrent d'en être, je gardais prudemment mon slip virtuel et déclinais l'invitation.

Mon assistante entra, elle mordait dans un pain de campagne coupé en deux garni de tomates et de poivrons, énorme sandwich hypercalorique et dégouttant d'huile et de thon. Elle appelait ça la baguette de Blausasc. Les rondelles de tomate fusaient sur mes papiers importants.

-Pour ça il faut pas avoir peur de se tacher! Et les parisiens, ils pensent qu'à ça, à pas se tacher, partout et tout le temps... pourtant les taches c'est quoi d'aut' que la vie?... oui la vie au moinss... Et où vous allez Bellochi?

-Je descends au Bistrot du coin pour téléphoner confortablement depuis l'étroite cabine téléphonique qui est en face des chiottes qui puent.

-C'est que je vous avais monté du travail. C'est qu'il y a à faire dans la maison, pour ça aussi j'aurais dû rester aux P zé T à Blausasc... au moins là-bas on se la donnait bien!


De fait, je conversais pendant une heure avec le répondeur de Maman, je lui racontais tout, Ann-Ives, L de B, Brumski, il me répondit enfin:

-Bip! Bip! Fin de mémoire numérique.

*


Après j'attendais sur un banc, dans le square, en face de la Librairie, j'étais un peu anxieux, j'allais faire connaissance avec Brumski, c'était émouvant. Je serais peut-être déçu? Souvent dans l'enfance, les livres m'avaient déçu, ils étaient trop réels. J'en attendais tant, d'un titre aperçu je montais un rêve vu, mais qui avait bien peu à faire avec la réalité du livre.

Par exemple, je pense que les romans livrent souvent plus de réalité qu'ils ne délivrent de rêve, rien de plus pratique et prosaïque qu'un roman, une garenne de personnages, un monde que l'on déballe et remballe à volonté, volonté d'un seul d'ailleurs, les sentiments vendus à la coupe et les destins à la sauvette. Même si quelques fois d'imprescriptibles aveux mais pris dans une cohue de boulevard, la circulation, le trafic insensé des mots et des caractères et donc jamais tout à fait entendus!


Le soir se maintenait sur Paris, un soir urbain, il était cet habit transparent, intimité odéonesque, fabriquée, éclairée et minutieuse autant qu'un décors de scène.

Sur mon banc, je me souvenais, 35 ans est un âge tragique, d'ailleurs il n'est pas d'âge commode, même l'enfance, c'est tellement d'efforts une enfance, et puis sitôt apprivoisée, il faut la quitter pour une vie de garnison, d'époque en époque, et il n'en restera rien, pas même une défroque de serpent, des souvenirs seulement.

Et pourtant se souvenir ce n'est pas voir et témoigner de n'importe quoi, tout regarder de ce que l'on a sous les yeux pour s'en faire un compte scrupuleux et nombreux, il me semble, enfin... n'est-ce pas... le souvenir consacre un destin en le rendant familier, exprimable et expressif.

Il faut être économe de sa mémoire, ne pas la dépenser en tout lieu et avec n'importe qui, ne pas être trop réel enfin.

J'y revenais, au roman utile, à Brumski, car maintenant j'en étais sûr, il était romancier, un grand romancier, du type anglais: aventureux et désoeuvré.


Dans la Librairie, ils avaient allumé la lumière, il arrivait du monde, il en sortait, j'entendit le son du journal télévisé, toute une chorale même venant des appartements éclairés.


Je somnolais quand l'épicier djerbien baissa son rideau de scène.

Il était minuit, je me levais.


*


Un bonhomme en chapeau et manteau épais, bonhomme feutré, pelucheux, moustachu, habillé d'avant-guerre, était derrière le comptoir, la pipe à la bouche, les yeux bouffis, il vous regardait avec une lassitude de gardien-chef ou de veilleur de nuit.

-'ous'v'lez?

-Je... je cherche... du Brumsky.

Il avait sorti un carnet et une mine de plomb sur laquelle il souffla:

-Epelez!

-B.R.U.M.S.K.Y

-Il ressemble à quoi votre Brumsky?

-Ah je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu.

-Bon pas de signalement donc... âge?

-Je ne peux pas dire.

-Pas d'âge, ça va être coton..

Heureusement la grosse en robe de chambre vint me délivrer.

-Merci Commissaire, je m'occupe de monsieur.

-Bien, bien, comme vous voulez.

La librairie était pleine, c'était maintenant un campement chaleureux, quelque part perché un poète gréco-pseudonymique récitait des phrases à lui et c'était très bien.

Au rayon enfance, de vieux messieurs de l'Institut faisaient des coloriages et repeignaient leurs rosettes en rose fluo.

-C'est un ancien Commissaire de Police, il est en retraite, mais il était très connu dans les années cinquante... il racontait ses enquêtes policières dans des livres qui avaient beaucoup de lecteurs... ah oui, vous c'est pour du Brumski... voyons voir...

Elle me présenta par ordre alphabétique une relation en finnois de Bromby, club de foot scandinave, deux forts volumes de poêmes élégiaques de Bellemare (Pierre), du Brahamly (Pictar), du Bramsky (Victor), du Brodsky (Iossef), une vie de Brahms annotée par sa soeur, les mémoires croisées des soeurs Kessler avec un K, oubliées là...

-... les clients laissent traîner les livres et ne les remette jamais en place... non... non... votre Brumski je ne vais pas avoir... pourtant ... ça me dit quelque chose... j'ai vu ça quelque part... dans le temps. Ah si monsieur Loucat était là, il trouverait tout de suite...

Il n'était pas loin, il se cachait, je l'avais aperçu, sous une table, tout à côté du grec déclamateur. Ce qu'il faisait là et pourquoi ne se montrait-il pas?

Il avait peur, oui on aurait dit, de qui? De moi? De Brumski? De ma présence? De son absence?

Il ne me restait qu'à partir, j'emportais les mémoires des Soeurs Kessler et quittais la boutique, tellement déçu.


Après trente mètres de marche, j'entendit derrière moi le bruit d'une sonnette de bicyclette, le libraire me dépassa, il portait sur son porte-bagages, le Commissaire Honoraire, ils s'arrêtèrent un peu plus loin.

Monsieur Loucat vint à moi, tandis que le Commissaire Honoraire assis sur le porte-bagages me regardait avec beaucoup d'humanité tout en tirant sur sa pipe, et ce n'est pas un exercice facile: la pratique parallèle de l'humanité et de la pipe.

-Ecoutez, j'ai pas voulu me montrer, je ne pouvais pas en parler devant Mademoiselle Debeurde, Brumsky vous ne trouverez pas, moi-même j'en ai eu un dans le temps quand j'étais à Riom, mais j'ai été obligé de m'en séparer...

-Vous pouvez au moins me dire de quoi ça parle, qu'est-ce que ça raconte?

-C'est pas racontable... tout ce que je peux faire pour vous c'est vous donner ça...

Il m'avait mis un papier plié dans la main:

-C'est une adresse: voilà c'est en province un collègue à côté de Marseille qui édite un catalogue de bouquins introuvables pour taulards... les taulards des Baumettes entre autres...

-Je ne comprends pas.

-Vous comprenez pas quoi?

-Pourquoi votre collègue n'a-t-il qu'un public de taulards comme vous dites?

-Béh dame parce qu'ils sont connaisseurs, en prison les types qui ont pris perpéte soit ils perfectionnent leur technique de jeté de savonnette sous la douche, soit ils se passionnent pour un truc improbable comme les poètes élisabéthains unijambistes... moi c'était les différents modes narratifs en pays zapatto-indiesque en dix ans on a le temps d'entrer dans le détail. J'en ai appris... si je vous racontais...

J'avais reculé, il l'avait vu et s'en amusa.

Ainsi c'était là l'explication du malaise que je ressentais quand je me retrouvais en face de lui, c'était un ancien prisonnier, je ne pus m'empêcher de demander sur un ton enfantin:

-Qu'est-ce... qu'est-ce vous aviez fait pour?

-J'ai tué ma première femme... enfin je l'ai tuée encore demoiselle... allez je dois vous laisser pour ramener le Commissaire chez lui, son taxi est en panne et à son âge 'vaut mieux pas rester dehors...


Je les regardais s'éloigner, le gros Commissaire Honoraire sur le porte-bagages, fumant sa pipe en détaillant l'humanité pâteuse et devant le tueur de demoiselles pédalant en force, rouleur, emmenant un braquet anquetilien.
































3.




Je m'étais couché tard et je n'avais pas réussi à dormir. J'avais pris des cachets, les cachets qu'Ann-Ives avait laissés, comme si m'ayant quitté elle n'en avait désormais nul besoin.

Notre lit était trop grand et surtout tellement froid.

Je n'irais pas travailler, j'étais malade, je regardais le plafond en imaginant la première femme du libraire et la barbe de Brumski.

Je somnolais jusqu'au moment où la vision de cette demoiselle étranglée par une barbe m'éveilla tout à fait.

Le téléphone sonna, un vrai téléphone en Bakélite noire qu'Ann-Ives avait découvert dans "...un grange in Normandy...", il ne savait faire que ça, sonner, mais il le faisait si bien.

Aussi j'écoutais longtemps la sonnerie sans décrocher, surtout non, j'aurais tout gâché.

Voilà il s'était tu enfin, je décrochais le combiné et fit le numéro du répondeur de maman, je laissais un message:

-Maman j'ai besoin d'un mot d'excuses pour le bureau... c'est tout.


A midi je me levais, j'ouvrais une boîte de choucroute William Saurin avariée, l'appartement se mit à sentir très vite le chantier.

Nous étions loin, très loin d'Ann-Ives, hygiénique fiancée transnationale pour villes capitales.

La capitale, je la quittais, pour l'après-midi au moins, je remplissais mon vieux cartable et je me rendais par train de banlieue au Lycée Charly Gaul d'Asnières. Après Nantes nous avions vécu à Asnières avant de nous faire naturaliser parisiens.

La banlieue, capitale de l'oubli.


Trois heures, les rues étaient vides, vidée la grande cour plantée d'arbres encagés et mutilés.

Je fis un court pèlerinage au garage à mobylettes.

C'était là un jour de rentrée que j'avais retrouvé Lonla, Lonla qui n'était plus nantais, il avait douze ans autant que moi.

Là aussi que je l'avais quitté deux ans plus tard, avant de le retrouver en prépa quelques années après, une amitié à rebondissements, tellement improbable, un défi statistique, ce pauvre Lonla, je m'en voulais de ne pas lui avoir porté chance.


-Si ça existe...

-Mais bien sûr que ça existe...

Ils étaient deux gosses punis. Deux trafiquants de billes, gamins des petites classes mis à la porte, exil temporaire.

Je leur souris tout en passant la tête au dessus des vitres dépolies pour essayer de reconnaître quelqu'un mais tout était changé, maîtres, élèves, cartes, mobiliers, rêves et paresses tout était affreusement moderne.

J'étais donc si âgé pour m'en effrayer.

Il y avait déjà vingt années entre mon enfance et moi. Vingt années de doute et de peurs sans accomplissement.


-Vous là-bas! Qu'est-ce que vous faîtes ici? Vous n'avez rien à faire ici!

C'était la surgée, elle avait changé en tout, sauf le parfum, c'était à cela que je l'avais reconnue, elle en mettait beaucoup trop, tôt le matin, pour masquer de ces "odeurs de femme" qui nous inquiétaient, elle était écoeurante et vierge et bien vingt ans après, elle l'était tout autant.

-Je suis un ancien élève de Charly Gaul et je cherchais... j'aurais aimé revoir, rencontrer quelques uns de mes anciens professeurs?

-Quelle section?

-Sixième E2.

-Année?

-Et bien mais c'était en ... 1977... non 78 je pense.

-Professeur principal?

-Madame Viger.

-Rayée des cadres. Adresse inconnue. Sciences naturelles?

-Mademoiselle Gauthereau?

-Disparue en forêt. Langue vivante I?

-Mister Johns.

-Nervous Break-down. Langue vivante II?

-Le major Shmutt.

-Mort pour la France. Français?

-Monsieur Giemme.

Elle enleva ses lunettes, son visage s'arrondit, elle n'avait pas l'air si vache vue de prés.

-Ah Monsieur Giemme... mais mon garçon, il est en retraite depuis plus de vingt ans... mais j'ai son adresse... attendez voir... voilà il habite rue des Carêmes Prenants à Bezons... mais je n'ai pas le numéro en revanche... pendant longtemps, il est venu nous voir chaque année mais depuis cinq ans plus rien... un grand pédagogue... vous pouvez toujours essayer... je m'en souviens très bien, le pauvre homme il avait sa fille dans un poumon d'acier... dites donc là-bas... 'ç'que vous voulez que je vous aide vous deux! Qu'est-ce que ce que c'est que ça encore!

Elle s'en alla rejoindre les deux gamins trafiquants de billes et procéder à des confiscations.

-Retournez en classe!

Non, elle n'avait pas changé, c'était la même peau de vache!

Elle revint vers moi.

-C'est l'un des grands frères qui est allé au Boskovo et qui en a ramenée ces saloperies-là, des photos de pauvres filles violées, il les a dupliquées avec une photocopieuse laser couleur x4-104B de chez Canon et les mômes se les repassent entre eux, ils les collectionnent, si c'est pas une honte s'échanger de telles immondices vous avez pas connu ça vous mon garçon?

-Ah non Madame, non de mon temps c'était les Bernard Lacombe ou les Rocheteau qu'on s'échangeait... et ils avaient un short.


*


La rue des Carêmes Prenants était réduite à la plus simple expression urbaine: une maison, une route goudronnée, un réverbère.

Je m'étais angoissé pour rien, en venant, j'avais imaginé qu'à fin de retrouver le bon pavillon je pourrais peut-être sonner à chaque numéro et d'interroger:

-Bonjour Madame, bonjour Monsieur. Est-ce que vous avez une fille dans un poumon d'acier?

C'était si simple!

Est-ce que cela existe encore seulement? Les poumons d'acier, aujourd'hui ils doivent tous être en carbone poly-azoté ou je ne sais quoi.

Alors qu'à l'époque cela voulait dire quelque chose, c'était parlant. L'énorme machinerie du progrès, le côté cuirassier, brise-glace inéluctable, on croyait beaucoup aux tuyaux dans le temps.


Je sonnai, et après cinq minutes une vieille dame un peu bossue, trapézoïdale au moins, vint me répondre:

-Qu'est-ce que c'était?

Elle avait bien prononcé: Qu'est-ce que c'était? Comme s'il ne pouvait plus rien lui arriver que quelque chose de passé.

Au juste qu'est-ce que c'était?

Un ancien élève, j'en avais connu de ces retrouvailles pédagogiques, l'ancien élève arrivait toujours en pleine interrogation surprise, il venait retirer son prix d'honneur du souvenir, il avait réussi ou à peu prés, regardait confraternellement la classe, s'amusait à retrouver son banc et le dernier de tous ceux qui lui avait succédé, à la toute fin il murmurait reconnaissant à l'oreille du professeur ce qu'il faisait, où il était arrivé, grandement grâce à son enseignement: employé modèle passé caissier de banque assermenté, commis de confiance en succursale, pompiste libéral c'était une réussite banlieusarde et le professeur en était flatté, même si quelques fois un peu déçu, pas encore celui-là qui serait la fierté d'une carrière, celui dont on mettrait la photo sur la cheminée aux souvenirs et qui vous fleurirait aux dates anniversaires.

-Je suis un... ancien élève de Monsieur Giemme et j'aurais voulu...

-Entrez... Chut il dort!

Le pavillon était cousu serré, étroit et compliqué, la petite bossue ferma beaucoup de portes et en ouvrit une de plus avant de s'arrêter devant ce qui semblait une dépouille de vieillard en pilou oubliée là sur le parquet.

-Oh mazette il aura encore glissé!

Elle remonta le grand fauve, et avec une force étonnante le replaça dans son fauteuil voltairien.

-Voilà!

Elle était un peu faussée, claudiquante, penchée, mais je la regardais faire, fasciné par son autorité de jouet mécanique et ne réagis pas plus lorsqu'elle sortit de la pièce et par précaution referma à clef.

J'étais fait et bien fait.

Et Monsieur Giemme dormait. Je n'osais le regarder. Peut-être faisait-il semblant de dormir.

Après une heure, je me décidais, je l'approchais: il ne faisait pas du tout semblant, il en écrasait pour de bon, une sieste bien grasse, épaisse, l'un de ces parcours profonds, alpins, de ces montées aux lacs entre rêves et souvenirs où les vieillards, après midi, longent la mort de si prés sans toujours y tomber.


A trois heures et quart elle vint me délivrer et le réveiller.

Pour cela elle avait un truc, elle confectionnait un grand plateau de thé, le prenait en main comme un conducteur de bus son envahissant volant et en route Simone, elle appelait Simone, la petite bossue, le tremblement qu'elle prodiguait aux tasses et aux cuillers faisant office de réveille-matin.

Cette fois sans doute pour mieux assurer ses effets elle me renversa le thé brûlant dessus et mon cri acheva d'éveiller mon ancien et respecté maître.

-Mon petit comme c'est gentil à toi!

Vingt-cinq années s'étaient passées et il m'avait reconnu, j'en aurais mis ma main à... ma main au thé.


*


-... ah vrai mon petit tu ne peux pas savoir le plaisir que tu me fais! Et sans doute... oui sans doute tu as très bien réussi, tu es dans quoi?

-Je suis Secrétaire Général du Secrétariat Général aux...

-Bien, bien, bien, la dactylographie est un métier d'avenir.

Il y avait du flou, de la paresse d'homme assis, mais petit à petit la mise au point se fit, et puis quand il récitait sa vie, il n'oubliait pas une virgule:

-... que veux-tu j'ai attendu trente ans un élève comme toi, j'allais partir en retraite quand tu es arrivé et j'ai été largement payé de mes efforts, tu peux me croire. Tu comprends au début parce que j'étais jeune et plus tard du fait de mon expérience ,j'ai toujours eu les classes difficiles...

Je n'avais pas gardé de moi le même excellent souvenir.

J'étais un élève médiocre qui le serait resté si je ne l'avais rencontré, chaque année je me débrouillais pour monter la marche, cette année-là une erreur administrative m'avait privé du quart de point nécessaire et versé dans l'une des classes difficiles susmentionnées.

Maman avait voulu protesté, c'était un authentique déclassement bourgeois à ses yeux, mon père fervent propagateur des principes d'équité sociale et féru de zoologie expérimentale s'y était opposé: comment le sujet A' allait-il se débrouiller dans ce milieu hostile auquel son existence bourgeoise et protégée ne l'avait pas habitué?

-... je me souviens de ton regard, tes yeux qui comprenaient tout très vite... les deux dernières années de ma carrière furent une bénédiction grâce à toi...

J'avais presque converti à moi seul le vieux militant des oeuvres laïques qu'il était.

D'ailleurs c'était venu trop bien à mon goût, je me suis toujours demandé si tout cela n'était pas fabriqué, s'il ne m'avait pas prêté plus d'intelligence que je n'en avais par la seule volonté, le désir obtus d'avoir enfin un élève doué, trop doué.

Bien sûr j'ai fait à la suite des études flatteuses, mais après lui, j'ai toujours triché et à la fin, avec l'aide de Lonla, cela tournait même à l'industrie semi-lourde.

Avec Monsieur Giemme je ne pouvais qu'être honnête sans doute parce que lui trichait pour deux, il savait redresser ma moyenne dans sa forge irrespirable. Peut-être s'était-il convaincu sans que j'y fus pour grand chose, ou bien m'avait-il préféré et cela avait suffit à me révéler, me doter largement et pour longtemps.

Est-ce qu'il faut plus à un enfant que d'espérer en son bonheur?

-... après toi j'ai quitté sans regrets... et puis ma petite Josette n'allait pas bien, il y avait sans cesse des problèmes avec le triphasé, pourtant tu peux me croire nous avions choisi un modèle magnifique, le meilleur, de l'américain que nous avions fait venir à grands frais d'Akron, c'est dans l'Ohio. Toutes nos économies et l'argent des vacances à Madame Giemme et à moi... la fête que cela avait été, dame nous étions les premiers dans le quartier à avoir un poumon d'acier à la maison... d'ailleurs nous sommes restés les seuls... aussi bien cela n'a pas pris... même aujourd'hui ce n'est pas commun n'est-ce pas? L'été nous restions là, nous tirions Josette dans le jardin, bien sûr les voisins se plaignaient un peu à cause du bruit... mais ça allait, oui ça allait... Tiens viens plutôt voir...


Je l'aidais à se lever, je l'aidais à marcher jusqu'à la porte de la cave, je l'aidais à l'ouvrir, je l'aidais à trouver l'interrupteur, je l'aidais à descendre les marches, je l'aidais à enlever la bâche:

-Regarde plutôt!

C'était un énorme sarcophage en inox avec toute une machinerie auxiliaire, il impressionnait autant qu'un grille pain géant d'ogre new-yorkais.

Je n'avais pas besoin de me pencher pour voir qu'il était vide, inoccupé, vacant pour les siècles des siècles et je me félicitais de ne pas lui avoir demandé de nouvelles de sa fille.

-Et attention il est en parfait état de fonctionnement!

Mais quoi il voulait me le vendre? Il flairait la bonne affaire, il n'y avait pas de reprise.

Il alla sans mon aide jusqu'au tableau électrique, abaissa une manette inaugurale, et la machinerie infernale se mit en marche dans beaucoup de bruits, sifflante et fumante..

-Elle aussi apprenait bien... et puis elle aimait ça d'apprendre ma petite Josette.

A ce moment de ses regrets, de ses pleurs, les plombs sautèrent et nous nous retrouvâmes dans l'obscurité la mieux observée.

-... mais tu n'es sans doute pas venue pour ça?

-Je voulais vous voir c'est tout... oui enfin vous rencontrer.

-Toi tu as des ennuis, si, si, si... à moi, tu ne peux pas le cacher... alors qu'est-ce que c'est?

-Non, rien je vous assure, je cherche seulement...

Lui en parler? A quoi bon?

-Au Secrétariat Général nous voulons faire une étude sur un auteur et j'ai grand mal à réunir la documentation nécessaire... vous voyez c'est juste un souci professionnel... c'est sans importance.

-Et comment s'appelle-t-y ton gars mon gars?

-Brumsky.

J'eus soudain ce grand espoir, le sentiment que s'il le connaissait, ce serait bien la preuve qu'il existait entre nous un lien indéfectible, une sorte de filiation mystico-...

-Connais pas! Viens remontons!

Je l'aidais à remettre la bâche, je l'aidais à traverser la cave, je l'aidais à monter les marches, je l'aidais à...

-Attends... attends... j'ai connu un Brunski... Brondski... Bramski... Bramski Oualtère... Oualtère Bramski voilà c'était son nom... mais si quand j'étais prisonnier en Poméranie à Shlaffeunaugen, il travaillait à la scierie avec moi en 41... fin 41 nous nous sommes évadés ensemble... toute une histoire...

Il me racontait son évasion médiocre avec une insistance comptable et je ne l'écoutais pas, nous étions toujours dans le noir, face à face, je recevais le souffle de ses paroles au visage.

-... là où ce n'est plus allé du tout c'est une fois à Paris, je sais que c'est le Oualtère qui m'a dénoncé aux allemands et pourquoi? Pour garder mon portefeuille, oh bien entendu je n'aurais pas du lui faire une telle confiance... quand même un joli saligaud le Oualtère... parce que c'est pas tout, il faut que je te raconte, aussi parce que ça a son importance dans mon histoire, mais quelques jours auparavant j'avais retrouvé Odette Vion une bonne amie à moi qui habitait prés de la Gare de Bezons Central, le Passage des Hortensias, au 14... non au 17...

Il parlait, en remettant du détail égrillard et des dates, il faisait noir, il ne sentait pas bon et je regrettais d'être venu.

Mon très estimé maître était bel et bien un imbécile.

















4.




C'était un jésuite de la Conférence Rappaloup qui nous avait repassé l'adresse de ces demoiselles, il y avait ses habitudes quand un article de foi manquait en rayon, il s'adressait à la Bibliothèque Réformée de la rue du Dragon.

C'était un avantage de dix mètres qu'il nous donnait, à nous d'en profiter.

Lonla qui avait recueilli sa confidence.

-Bibliothèque Réformée, rue du Dragon.

L'avait noté sur l'un de ses cahiers ménagers où comme une gouvernante début du siècle de maison bourgeoise, il inscrivait toutes les dépenses de notre ménage d'ambitieux.

La Bibliothèque n'avait rien d'une Institution Parisienne, avec plaque de marbre à l'entrée et hôtesse infroissable à l'accueil.

D'abord elle était en étage et malcommode, il n'y avait pas d'ascenseur et il fallait monter un escalier de service étroit.

Le palier craquait et ne pouvait accueillir qu'un vendeur d'aspirateur à la fois.

La sonnette restait sans influence sur ce qu'il se passait derrière la porte.

Lonla avait compris tout de suite qu'il fallait faire du bruit.

-Arrête, tu es fou, tu te crois où?

-Je me crois chez moi comme partout!

La porte n'avait pas cédé sous ses coups, mais la caméra s'était tourné vers nous en même temps que la gâche électrique fonctionnait, signe que sa méthode annexionniste était la bonne.

L'appartement, c'était d'abord un couloir et même presque seulement cela. Des murs hauts, des étagères et des livres serrés sur trois épaisseurs au moins, enfermés derrière des portes grillagées dans le style armurerie du régiment.


Ses demoiselles nous attendaient tout en bout, soit après soixante mètres au moins de couloirs tournants comme un tortillard d'altitude, elles étaient en robe noires et blondes à l'identique, dans le style belgo-chignognesque qui enflammait si bien Lonla.

-Messieurs, que pouvons-nous pour vous?

Elles pouvaient beaucoup.


Elles rédigèrent pour nous, monographies, bibliographies, exographies, orographies, pour nos exposés elles traitèrent du matériau à la tonne.

Ce n'était pas dix mètres d'avance mais un tour de circuit au moins!

-Elles sont amoureuses de toi

Elles m'aimaient c'était certain et d'un sentiment admirable, dans ce style très parisien, mi-crêmier, mi-janséniste.

Mais voilà c'était Lonla qui leur faisait l'amour.

Ce gros type courtaud et poilu qui se promenait partout déguisé en jogger informe avait un succès phénoménale auprès des dames, mieux il les hypnotisait.

Sa crasse qui les attirait aussi, elles rêvaient toutes de lui donner le bain.

C'était la récompense suprême qu'il n'accordait qu'aux seules méritantes.

Tiens j'aurais voulu le voir dans la préfectorale!

La casquette en arrière et les mains pleines des fesses de ces dames du chef-lieu.

Dans sa tutelle cinématographique il se plaignait souvent du peu de consistance des starlettes.

-C'est effrayant ce que les dames bouffent peu dans ce métier-là!

Alors il célébrait les stars mammaires des années cinquante.

Il organisait séminaires et colloques autour de "Suggestibilité et érotisation sociales ou la cravate de notaire dans l'art perçu/aperçu de Viviane Romance/croyance" .

Et encore ce qui lui semblait la grande question existentielle du siècle à venir:

"Le 105.C a-t-il encore un avenir dans le cinéma d'auteur?"

Les quelques fois où je lui proposais d'autres noms:

-Et qui ça?

-Je ne sais pas... Audrey Hepburn par exemple?

-...ç'te bonne paire! C'est pas du beurrne c'est de la margarine... et puis fous-moi la paix avec tes anorexiques!

Oui, dans ces moments, je suis sûr qu'il était prêt à se fâcher avec moi. Aussi je n'insistais pas. Je tenais à son amitié, j'en avais besoin, elle me bornait, et puis pas à pas je me rendais compte combien je dépendais de lui. Le carnet d'adresses, la confiance des fournisseurs, l'économat du ménage, la châtelaine pendante qui ouvrait toutes les portes de notre avenir, lui seul les possédait.

Lonla me préservait ainsi, mais dans le même temps il me condamnait à être, à devenir ce qu'il déciderait.

Lonla, ange blanc ou ange noir?


*

Il allait être minuit et j'avais peur. J'étais seul, devant la porte cochère. J'aurais voulu entrer, voir ces demoiselles, elles sauraient me dire, me renseigner, en finir avec Brumsky, j'en étais sûr, mais voilà je n'avais pas pensé au digicode obtus qui fermait leur immeuble. Après avoir essayé 16854978 combinaisons. Je m'asseyais sur le seuil, fis l'inventaire de mon cartable, crayon rouge, gomme, règles et cahiers, aussi un vieux cake Rocher, goûter oublié que je ramollissais en pleurant dessus.

C'était si bon... de pleurer.

Il se passa presque une heure.

Enfin j'avisais ouest-sud-ouest un locataire épuisé que j'avais croisé autrefois, il revenait de promener son chien barzoïque, lévrier fringant et meneur qui dans leur couple conduisait.

Avec une force de persuasion qui m'étonna moi-même et en lui faisant croire que j'avais en ma possession dans ce cartable modique que je lui désignais, une bonne livre de Semtek taillé dans la bavette, explosif surpuissant et dévastateur, je parvint à le détourner sur l'appartement de ces demoiselles, l'immobiliser sur le palier, tandis que j'attendais caché dans le placard à balai, la fin de l'inspection vidéo.

La porte s'ouvrit, comme un hurdler infernal je sautais le lévrier et bousculais le bonhomme pour entrer.


J'y étais, personne ne m'en expulserait.

-Eh bien mon garçon que vous arrive-t-il?

Elle me regardait, une seule, je n'aurais su dire son nom, laquelle des deux, elles se ressemblaient sans être tout à fait soeurs pourtant.

Elle était en chemise de nuit, fermée, à petit col serré, le chignon défait, formé en natte blonde, épaisse, qui lui longeait le cou et s'étalait sur son sein, elle faisait captive, je fus soudain pris d'une envie terrible de la violer.

Bien sûr je n'en fis rien, j'étais fils de Conseiller et le viol surtout individuel et privatif n'était pas discipline enseignée à l'Ecole. Alors je m'effondrais, en toute simplicité.

Elle me ramassa, de ses bras, de ses mains, de toute sa force belge de celle qui avant moi avait étonné César. Je serrais plus fort mon cartable et me laissais emmener à travers les couloirs de livres tournant comme à l'intérieur d'une conque, vers les étages.


*


Elle me porta dans leur appartement de fonction, et plus haut encore dans ce qui était la part la moins réformée, la plus parc aux cerfs de ce qu'il restait de l'hôtel Louis-Quinziéme.

Leur chambre.

Basse, lambrissée, toute de tentures et portes dérobées.

L'autre y était déjà couchée, ressemblante, réveillée.


Elles me firent l'amour, mais dans le détail, je n'avais jamais connu cela, c'était comme un souvenir d'enfance qu'elle cousait et rajoutait à la traîne.

Elles avaient une prudence de demoiselles, une peau, oui une seule peau qu'elle se partageait, tant leurs mains et leurs doigts avaient une portée, une pesanteur, une douceur identique, et le même poids de grâce.

Et dans le moment où la pente se faisait plus lente et difficile à monter, elles montraient une autorité de sommelier et des gestes de plumeuse d'oie.

Voilà comment il faut aimer, avec la pulpe, avec le bois.

Je m'écorchais les mains sur leur robes noires fermées.

Elles me disaient:

-Attends! Attends!

Et elles me guérissaient de leurs nudités.


*


-... Brumski dites-vous peut-être, oui en effet, nous en avons rentrés, à l'année 43, il me semble, nous en avons deux exemplaires, je crois, peut-être plus, il faudrait faire une recherche dans les legs Regberger et Saunier-Pellefroid.

-Peut-être même la donation Ixixbé?

Nous étions tous trois rhabillés, la journée allait commencer et dans le grand réfectoire sous verrière, nous trempions nos tartines dans un chocolat mérité.

Je me sentais en grande forme. A nous deux Brumski!

-Il nous faudra bien deux jours.

-Deux jours... mercredi... jeudi... très bien. Vous n'avez pas la radio Mesdemoiselles?

-Si, un poste là-bas... mais pourquoi voulez-vous?

-J'aime bien écouter les informations pendant le petit-déjeuner, si cela ne vous dérange pas bien sûr?

Cela les dérangeait bien sûr. Mais j'aimais bien les déranger, c'était ma manière à moi de les violer.

-Pas du tout, pas du tout, faîtes...

Je rapatriais un poussiéreux Thomson-Ducretet super hétérodyne. Quel âge avaient-elles au juste, vu de prés, mais pas d'aussi prés que cette nuit, et bien plus éveillé sous la lumière du matin, elles laissaient voir des rides, des pattes d'oie, elles auraient pu être ma mère. Ma mère mais en plus soeur quand même.

-... érRrr-Téééééé-élllLlllll! Bonjour! Debout il est huit heures! Le journal Anne-Florence Bray... Bonjour! Debout! La prise d'otages de la rue du Dragon se poursuit, je vous rappelle que cette nuit un homme sous la menace d'une bombe a pris en otage à leur domicile de la rue du Dragon, deux femmes, les forces de l'ordre...


A ce moment toutes les vitres de la verrière nous sont tombés dessus en même temps que des C.R.S très lourds, il y a eu soudain de la fumée partout, trois gros C.R.S se sont assis sur mon visage, ils sentaient la transpiration, la caserne et le gaz fumigène et je n'ai plus rien su ou vu, j'ai seulement entendu "qu'il l'avaient eu ce salaud" et j'ai été rassuré.


Quand je me suis réveillé, j'étais couché dans un fourgon aux pieds de deux banquettes pesantes de C.R.S et il y avait beaucoup de fumée, et en me penchant un peu, mais c'était difficile parce que les menottes qui me retenaient au gros C.R.S impassible étaient serrées, j'ai pu voir, mais j'avais les yeux qui me faisaient très mal, oui j'ai pu voir par le haut de la vitre que tout l'immeuble de la Bibliothèque Réformée était en flammes, l'incendie ronflait très fort... j'ai pensé à ces demoiselles, à mon cartable et puis aussi à mes Brumski et je me suis évanoui à nouveau.


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